top of page

    Walter


    Walter a 92 ans, il n’a aucun trouble cognitif, il a même une célérité d’esprit qu’il entretient par quelques saillies humoristiques souvent à nos dépens, et nous sommes son meilleur public. Par ailleurs, il écrème toutes les revues qui traînent afin de dénicher tous les mots croisés possibles. Il est en fauteuil roulant suite à des troubles trophiques importants, des plaies ulcérantes très invalidantes, et des amputations aux orteils. C'est un grand diabétique avec des déséquilibres dignes "des montagnes russes", comme il dit.
     
    Walter a une fille et une petite fille, adoptée, prénommée Amalia. Elle a 5 ou 6 ans (je ne sais plus), elle est d’origine africaine, elle a une multitude de petites tresses avec des bouts en chouchous multicolores, et n’a pas sa langue dans sa poche. Elle adore venir voir son grand-père qui le lui rend bien. Il la couve des yeux et répond à toutes ses questions (et elles sont nombreuses) avec patience et intérêt. Elle joue beaucoup avec Bob et Amy, et les deux chats la suivent partout où elle va. Ce qu’Amalia préfère c'est donner le goûter avec nous : elle va de résident en résident en leur demandant ce qu’ils préfèrent, et surtout pourquoi ci et pourquoi ça.
     
    Sa fille nous la laisse parfois tout l'après-midi, et c’est un bonheur de voir Amalia raconter et raconter encore des histoires abracadabrantes, mais qu’elle raconte avec un total sérieux.
    Elle pose aussi beaucoup de questions :
    - Et pourquoi mon papy tu lui fais des piqûres ?
    Parfois c’est plus compliqué à gérer :
    - Et pourquoi le monsieur là-bas il tremble et renverse tout ?, Pourquoi la dame, on comprend pas ce qu’elle dit ?
    Et parfois encore plus compliqué :
    - Et pourquoi la dame elle mange pas toute seule ?
    Mais le plus drôle c’est la course en fauteuil roulant avec son grand père ; on la met dans un fauteuil, et un soignant pousse le sien tandis qu’un autre soignant pousse celui de Walter en même temps, le spectacle est inénarrable parce que ses rires sont communicatifs, et font se plier en deux les résidents (enfin ceux qui sont sur leurs jambes, mais les autres battent des mains pour les encourager).
     
    Amalia prend souvent Walter par la main, et l’emmène voir les autres résidents à la recherche de mots croisés non complétés ; il parvient avec son autre main à faire avancer le fauteuil, et c’est un tandem charmant qui se baguenaude dans les couloirs, accompagné de nos chats.
     
    Le temps passe et Walter se dégrade ; après une courte embellie, son diabète devient ingérable, il dit que sa courbe de glycémie fait un grand huit avec looping et salto arrière, mais bien que tentant encore quelques blagues, il commence à
    rechigner aux soins, et dire que tout ça ne sert plus à rien. Nous pensons qu’il va lâcher petit à petit, mais nous voyons bien que l’angoisse prend le dessus.
    Je lui demande s’il rêve, et il raconte qu’il rêve souvent d’Amalia. Il n’est pas inquiet de la laisser (elle a ses parents), mais il rêve qu’elle le prend par la main et l’emmène.
    - Mais vous savez, me dit-il, elle tient ma main mais je suis debout, je marche avec elle debout.
    - Et elle vous emmène où ?
    - Oh, c’est Amalia tout craché ; elle m’emmène vers des portes où il ne faut pas aller, on ne sait pas ce qu'il y a derrière, mais elle, jeune effrontée, elle veut pousser la porte.
    - Et vous la poussez cette porte ?
    - Ben non, je me réveille, je suis pas très bien.
     
    Quelques jours plus tard il me raconte un autre rêve (bien souvent il faut juste amorcer le travail et celui-ci se poursuit tout seul).
    - Je me promène avec Amalia, mais on est dehors dans le jardin de la maison (sa maison qu’il a gardée en l’état) et on arrive au mur en pierres ; mais il est à moitié détruit car du lierre a descellé les pierres. Je ne sais pas pourquoi il est si abîmé, normalement, il est en parfait état ce mur mais bon, du coup c’est facile de passer ; évidemment Amalia l’escalade et elle me dit de venir, que c’est facile, j’essaie mais je me réveille.
    - Et il y a quoi derrière le mur ?
    - C’est la forêt à perte de vue.
    - Et que ressentez-vous ?
    - Ça va parce que je suis debout, mais je ne suis pas à l’aise.
    Les rêves se suivent et se ressemblent, il n’a que des seuils à franchir, des talus à sauter, des chicanes à passer, des ruisseaux à enjamber... le dernier fut une apothéose allégorique, et je me retiens pour ne pas lui dire qu’il arrivait au ciel... quand il me raconte qu’il avait sauté de case en case à la marelle ! Sacrée Amalia !
     
    Grâce à tout ce travail, l'angoisse évolue vers un horizon acceptable, parce que Walter, fatigué, refuse les sorties, relègue les mots croisés dans un coin où ils s’entassent, sans leur accorder un regard. Il se concentre sur lui-même et prend de la distance avec la vie extérieure, mais avec calme. Amalia ne l'emmène plus nulle part ; elle vient avec sa maman et reste tranquille auprès de lui. Elle ne comprend pas pourquoi Walter ne parle plus, et on lui explique qu’on lui met des pansements qui font dormir (les patchs de morphine).
    Il se passe quelques semaines, et on retrouve Walter parti au petit matin ; je savais qu’il allait mourir à ce moment car nous avions déjà eu deux décès la veille. J’ai raconté les rêves de Walter à Amalia, en la remerciant de lui avoir tenu la main et je suis sûre qu’elle a c
    ompris.


    bottom of page