
Trévor
Trévor a 75 ans et arrive en maison de retraite après une tentative de suicide ; il a avalé deux boites de médicaments et a eu un lavage gastrique à temps puisqu’il les a pris devant la pharmacie où il venait de les acheter.
Il se présente en incurie : les cheveux gras, les ongles noirs, une barbe habitée, des vêtements miasmatiques et nous commençons par une matinée d’hygiène. Plusieurs bains sont nécessaires pour arriver à récurer la peau cartonnée. Annie fait la même chose avec ses affaires. Elle nous dit que ses vêtements sont crasseux certes, mais qu'ils sont de qualité et de marque. Elle trouve des billets de 100 euros dans toutes les poches, au total une fortune.
Il s’avère que Trévor souffre du syndrome de Diogène, il garde tout.
Afin de récupérer quelques affaires, je pars avec l’assistante sociale à son domicile mais il est impossible d’extraire de ce capharnaüm insalubre un quelconque vêtement. Des quantités de bouteilles et de boîtes de conserve vides barrent le passage, des piles de journaux, des tas et des tas de sacs en plastique et beaucoup d'immondices sont épars. Il faut enjamber des caisses pour parvenir à l'armoire où on trouve ses chemises à carreaux (qu'on était venu chercher). En les prenant, on déloge un nid de souris et des billets en anciens francs, glissés à l’intérieur des chemises, en une sorte de millefeuille à moitié grignoté. Les pantalons tiennent debout, comme guindés de tartre et je n’ose imaginer ce que contiennent les poches.
Nous battons en retraite, l'assistante sociale prévoit d’envoyer une équipe munie de gants et de masques. En attendant, le magot va payer la maison de retraite pour plusieurs mois.
Nous repartons à reculons avec l’idée de lui acheter des habits neufs.
Après les séances de coiffeur, pédicure, manucure, dentiste, nous trouvons meilleure mine à Trévor. Il est étonné de toute cette attention et accepte de se reposer sur nous.
Tout de suite Antoine l’appelle Columbo car il a l’art des fausses sorties en disant :
- Je voudrais être sûr d’avoir bien compris,
et même s’il ne touche pas son front, l'illusion est parfaite.
En tout cas, il y a bien une chose qu’il ne veut pas comprendre c’est qu’on ne peut pas transformer sa chambre en déchèterie. Il garde le moindre papier de bonbon, et évidemment les journaux (qu’il récupère en toquant à toutes les chambres) et avec lesquels il a pu construire un mur.
Au bout de quelques semaines, les agents qui servent à table me disent qu’il faut racheter des verres. Non que je doute de leur demande mais je sais que les verres sont en suffisance. J’ai ma petite idée. Le matin, le petit déjeuner est servi en chambre et les agents ne vérifient pas en débarrassant si le plateau est complet. Je vais récupérer le plateau de Trévor… où manque le verre, je l’interroge et avec une décontraction totale, il me dit de regarder dans l’armoire où je trouve des piles de
verres mais aussi, des serviettes de toilettes, et un lot de petites cuillères à faire pâlir un réseau de cambrioleurs.
Nous découvrons une personnalité sensible, il ne confie pas ses tourments, mais se comporte avec une douceur infinie notamment avec nos animaux. Bob et Amy l’ont bien compris, ils viennent dans la chambre de Trévor pour des “extras” car celui-ci a mis une gamelle spéciale avec des bouts de jambon que lui donne Arthur… ce n’est pas homologué, mais…
- Ce n’est pas méchant un petit bout de jambon…
- Oui Trévor, mais il ne faut pas le laisser plusieurs jours dans votre chambre ce jambon.
- D’accord, je ne prends que des petits bouts et le reste, je le laisse à Arthur.
- Si vous voulez, tous les jours un petit bout.
Une minute plus tard :
- Je voudrais être sûr d’avoir bien compris…
Zen, je suis zen…
Trévor est attentif aux autres résidents : il aide les invalides à table, il joue avec les enfants des familles en visite. Nous avons l’impression qu’il a trouvé une “vitesse de croisière”.
La vie avec Trévor va ainsi de maraude en menus larcins. Nous lui permettons d’entreposer une certaine “avance”, mais nous lui demandons aussi de maintenir rangé ce “stock”. Inutile de dire que nous n’y parvenons pas, et que les agents d’entretien sont déprimés d’avoir à “aller cher Trévor” ; régulièrement j’organise (avec lui) un “nettoyage”.
Ces dernières semaines, on le trouve morose et on se rend compte qu’il n’accumule plus. Je prends l’alibi d’un “nettoyage” pour aller le voir. Je trouve, au fond d’un tiroir, une centaine de pilules et comprimés. Ce sont des médicaments lui étant destinés, mais qu’il n’a pas pris.
- Mais Trévor, pourquoi avoir constitué un stock avec ces médicaments ?
- Je ne sais pas.
- Mais si, vous devez bien savoir ; est-ce que vous êtes mal comme quand vous êtes arrivés ici ?
- Je ne sais pas, je ne me souviens pas.
- Mais là maintenant, qu’est-ce qui ne va pas ?
- Y’a rien qui ne va plus.
Cette formule me laisse dans une insondable perplexité. Trévor est tombé en dépression et nous ne savons pas pourquoi. Nous l’invitons presque à reconstituer ses stocks, mais ça ne l'intéresse pas.
Le médecin souhaite faire interner quelque temps Trévor en psychiatrie, il le pense suicidaire. Il dit que nous avons eu une accalmie, voire une embellie mais qu’il a
maintenant besoin de soins spécifiques. Nous le voyons partir déboussolé, tout comme nous, qui avons un pincement au cœur. Chez nous, Trévor avait trouvé un équilibre. Que s’est-il donc passé pour tout faire voler en éclat ?
Les nouvelles ne sont pas bonnes ; il semble que Trévor soit pris par une psychose, je n’en crois rien. Je regrette de ne pas avoir réussi à le garder parmi nous. Quand il revient 3 mois plus tard, il est méconnaissable, amaigri, déjà au fond du trou.
Nous lui organisons un accompagnement dans son univers que nous avons préservé avec les gamelles à chat et une pile de verres.
Il est parti sans un regard, sans un mot et avec tout son mystère.