
Téresa
Térésa a 79 ans. Elle a le teint mat, les cheveux noirs jais, tout comme ses grands yeux dans lesquels il est impossible de distinguer la pupille de l’iris. Elle s’habille souvent avec des couleurs vives et chaudes (particulièrement des rouges rubis, incarnat, vermillon, grenat…). Quand elle entre en salle à manger, elle fait son effet, d’ailleurs Antoine la rebaptise Carmen (ce qui l’a flattée je crois).
C’est curieux, je me souviens particulièrement qu’elle était impossible à piquer, nous étions obligé de faire venir un réanimateur pour trouver ses veines. Sa peau mate était dense, sans transparence aucune, et les vaisseaux avaient dû plonger profondément pour fuir nos tentatives d’intrusion. Enfouis dans d’obscurs replis, leurs pulsations étaient labiles, une sorte de chuintement avec un écho caverneux.
Térésa est en maison de retraite pour des défaillances liées à un cancer qui évolue à bas bruit mais qui lui a laissé plusieurs années de vie.
Elle a eu le temps de se préparer à la mort parce qu’elle connaît son diagnostic, elle sait que sa rémission n’est pas certaine, loin s’en faut, et elle apprécie à sa juste valeur les moments passés avec ses petits enfants.
Térésa s'est mariée jeune et son premier mari, Ambroise, est décédé 6 mois après leur mariage. Avec son second mari, elle a eu un fils unique et est grand- mère. Ce mari, très âgé, ne vient qu’une fois par semaine amené par leur fils.
Teresa me parle de ses deux maris, mais surtout d’Ambroise, “mon chéri disparu" et je comprends que ce fut l’amour de sa vie.
Teresa rechute, nous nous y attendions, mais c’est toujours triste ; ses résultats sont mauvais, même calamiteux. Elle a compris, parce que sa carnation a changé ; elle est devenue grise puis couleur citrine tirant sur le brun safrané. Un ictère manifeste qui change son regard, la pupille noire n’est plus entourée du blanc laiteux qui la rendait si profonde mais d’un jaune bistré ; la sclérotique s’est ternie, comme si elle avait copié la couleur de la peau, tel un stupide caméléon.
Teresa s’est transformée d’un coup en une petite vieille racornie, une feuille d’automne boucanée, terrée au fond de son lit. Elle ne veut plus s’habiller car ses tenues font ressortir sa peau qui paraît blette. En plus, on ne lui dit pas, mais ses jambes se marbrent, elles sont violacées comme pris de vergetures, et nous savons que tout cela est mauvais signe.
Elle dit ne pas souffrir mais s’est beaucoup affaiblie ; elle dort et nous pensons qu’elle va partir dans son sommeil. Son fils vient en fin de journée avec son père.
Un soir, ils venaient de partir, quand elle se réveille, elle m’appelle et veut se lever. Elle est reposée, presque en pleine forme ; je trouve même que son teint de bronze a retrouvé des couleurs plus fraîches, ses pommettes affichent un rose diapré, son regard est lucide.
Il arrive souvent un regain de dynamisme avant de mourir et je me dis que Térésa a ce sursaut de vie.
Elle parle comme si elle était inspirée, mais avec clarté et volonté :
- J’ai rêvé d’Ambroise, il était habillé en frac avec un haut de forme, il était magnifique, vous vous rendez compte Ambroise en queue de pie ! Alors moi aussi, il faut que je me mette sur mon 31 !
- Mais là, vous êtes encore faible, peut-être qu'on peut attendre demain, non ?
- Non, non, donnez moi ma robe avec le décolleté, celle avec les manches jabot et puis les escarpins en daim aussi.
- Mais Térésa, c’est le soir là.
- Eh bien justement, il venait pour m’emmener à une grande réception très chic, je ne sais pas où, mais pour être en habit de soirée, ce doit être un endroit drôlement cossu, peut être même un château.
De guère lasse, je lui sors la tenue et je l’aide, tant bien que mal, à passer la robe. Comme elle a maigri, elle nage dedans. Je fais comme si, j’oublie les escarpins qu’elle n’a d’ailleurs pas. Elle s’allonge et me dit :
- Bon je l’attends là,
et s’endort instantanément.
Evidemment, elle est décédée dans la nuit. J’ai juste demandé à son fils de lui laisser la robe pour l’enterrement.