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    Tancrède


    Tancrède est un petit garçon de 6 ans, vif, toujours en action, curieux de tout. Il est toujours content de tout ce qu’on lui propose, son entrain est communicatif, ses rires sont cristallins. Il adore grimper dès qu’il trouve un objet digne d’être escaladé, c’est à dire forcément un peu dangereux. Une sorte d’effervescence le définit ; il est presque en transe quand il fait un jeu, il trépigne en attendant le repas, il est en “fusion” quand il démarre une activité, “comme si sa vie en dépendait”.
    En tout cas c’est ce que me disent ses aînés en veillant Tancrède dans un des box de réanimation où je travaille de nuit.
     
    C’est une famille nombreuse et Tancrède est le cadet de 5 enfants. Très croyante, cette famille est pratiquante.
    Le père est dirigeant d’une grande entreprise, la mère est “femme au grand foyer” comme elle dit elle même, ils ont une grande maison, un grand jardin, et une grande piscine.
     

    Je n’ai pas cherché à savoir ce qui a provoqué la noyade, un jeu trop fébrile, une compétition trop vitale, une excitation trop longue…
    La mère était pourtant présente avec la fratrie, mais dans les cris, les rires et les éclaboussures, personne ne détecta le danger, il n’y eut pas d’alerte… Juste à un moment cette phrase même pas inquiète, à peine perplexe.
    “Mais où est Tancrède ?”, puis le désastre.
     
    Tancrède est en réanimation, sa vie ne tient qu’avec quelques machines. La demande de la famille est simple, le maintenir en vie afin que son père, qui est en voyage en Asie ait le temps de revenir pour lui dire adieu.
     
    Nous avons donc une sorte de petit “mort-vivant” parmi nous.
    Les frères et sœurs sont avec leur mère auprès de ce petit corps livide.
    Ils vont passer 2 nuits avec moi aussi.
    Il règne un abattement total, une pesanteur massique, mais pas encore de culpabilité exprimée, juste une touffeur comme un jour de canicule, les sons sont feutrés, les mots moites et la respiration courte.
    Chaque geste est lourd, le poids de cet enfant, pourtant si menu, semble peser une tonne.
    C’est la deuxième nuit où cela se passa. Nous avions fait connaissance et je faisais au mieux pour les entourer. Je craignais une nuit interminable, et une atmosphère chargée. Curieusement je ne sentis pas de malaise ou de non-dit, mais une émotion intense. Chacun est concentré et à tour de rôle, ils somnolent.
    L’un de ses frères, sorti chercher un café au distributeur, passe devant moi et, me dit avoir fait un “rêve” troublant de réalité :
    - Je voyais Tancrède devant moi, bien vivant, tout gesticulant comme d’habitude
    et il me dit de ne pas m'en faire, qu’il est très bien où il est, qu’il a plein de choses à faire ; il sourit et vraiment j’ai crû ce que j’ai vu au point que je ne croyais pas voir le corps inanimé quand j’ai ouvert les yeux.
    Puis dans la minute (sans croiser son autre frère), c’est la sœur aînée  qui partant chez elle se changer pour aller chercher son père à l'aéroport, s'arrêta me voir, troublée ; et me dit :
    - Vous êtes sûr qu’il est… il n’y a rien à faire parce que je crois bien que je l’ai vu se lever… je sais ça a duré quelques secondes mais quand même…
     
    A peine une heure après, un autre frère vient me questionner sur une constante qui émet un bip qui lui semble différent, et il me dit :
    - Vous êtes sûre qu’il ne va pas se réveiller, parce que je l’ai vu comme je vous vois, mais en vie ; il riait, il me disait au revoir mais il était tellement heureux ! je ne comprends pas.
    Un autre frère arrive et interrompt notre échange :
    - Mais moi aussi, je l’ai vu, il était debout, tout guilleret et pas du tout triste ou en panique ; mais il devait partir et, comme d’habitude pas patient, il était prêt et avait du mal à attendre ; mon Dieu que c’était bizarre, il était tellement vrai, c’était lui je vous assure.
     
    Je sens sourdre un fol espoir dans ces propos, je comprends que cette famille très soudée vit quelque chose de dément. Je les rassure mais surtout je leur dit qu’il s'agit d’un au revoir et aucune sorte d’espoir n’est de mise.
    Ils se regardent, abasourdis, puis repartent près de Tancrède.
    Leur mère n’eut pas de vision ou de rêve, mais tous les enfants virent Tancrède. Tous à des moments différents et ces “rêves éveillés” étaient tellement “réels” qu’ils ont imprégné fortement leur esprit au point de croire Tancrède possiblement vivant.
    Evidemment, on peut dire que c’est le moyen qu’a trouvé leur culpabilité pour “s’arranger” avec un deuil épouvantable. Sans doute, sans doute, moi j’y ai vu la circulation familiale d’une émotion sépulcrale.
    Leur père arriva et je laissais la famille se recueillir.
    Le matin, le médecin "débrancha" Tancrède. Je ne sais pas la suite mais je pense qu’ils purent échanger entre eux de cet au revoir peu commun et j’espère que cette fraternité permit d’apaiser l’horreur.

     

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