top of page

    Scarlette


    Scarlett a 14 ans, elle vient de fêter son anniversaire. Elle a le même minois, les mêmes boucles, les mêmes yeux que Vivian Leigh, l’inoubliable Scarlett O’Hara. Cavalière déjà émérite, les sauts d’obstacles sont sa passion. Elle monte avec une fierté qui se lit sur son visage, le menton relevé, le nez mutin, les yeux perçants et fiers, défiant les obstacles comme le monde qu’elle a devant elle. Les photos la montrent souveraine malgré sa jeunesse, voire crâne, piaffant comme sa monture devant les parcours. Elle n’est pas intrépide mais elle manifeste un aplomb qui pointe dans ses postures malgré son jeune âge.
     
    J’ai hésité à raconter son histoire parce que je ne sais pas par quel bout commencer.
    Disons que nous n’avons su seulement la veille de son décès, juste quelques heures avant, la vraie raison de sa mort. Je pense que cela n’aurait rien changé si nous avions eu connaissance plus tôt de ce qu’elle avait omis de dire ; elle serait partie de toute manière, en revanche je pense que si nous avions compris plus tôt, sa fin aurait été plus sereine.
     
    Je vois Scarlett en réanimation suite à une chute de cheval. Le saut s’est mal passé, d’après l’entourage, c’était pourtant un saut facile, le cheval était docile, ce n’était qu’un échauffement, et personne ne comprend ce qu’il s’est passé. Sans aucune raison, au moment où le cavalier se met en suspension, où le corps est censé se déplier, les bras glissant le long de l’encolure, elle est partie la tête la première en vol plané, comme si elle sautait une triple-barre.
    Le cheval a tout fait pour l’éviter mais il semblerait qu’un sabot ou qu’une barre lui soit rentré dans le bassin. Des fractures évidemment mais aussi beaucoup de dégâts internes. Les chirurgiens oscillent entre plusieurs solutions mais au bout de plusieurs opérations, ils semblent s’empêtrer dans les sutures qui lâchent, les drains qui se bouchent et ne parviennent plus à regarder Scarlett dans les yeux. Il suffit de vous dire que les selles passent par le vagin pour comprendre que sa vie est ruinée.
     
    Nous avons donc une jeune fille saoulée de morphine, clouée au lit, emmurée au milieu de machines aux écrans colorés, emberlificotée de sondes, de fils, de poches et qui rêve.
    Comment expliquer que Scarlett nous fasse des rêves dans ce cockpit d’avion, parmi les bips, les sonneries et dans cette fête foraine criarde au ciel fêlé de zébrures bleu, rouge et verte ? Tandis que l’équipe cherche comment aborder le problème des dégâts irréversibles pour sa vie de cavalière, sans parler de sa vie de femme, tandis que ses parents pleurent dans le couloir, tandis que les infirmières déploient des stratégies de prises en charge complexes, Scarlett, non seulement ne pose aucune question sur son futur mais est uniquement préoccupée par ses rêves.
    Lors de ses brèves périodes d’éveil, elle raconte un peu toujours le même rêve qui ne ressemble pas aux hallucinations liées à la drogue.
     
    - J’ai le souffle coupé, il m’écrase, faîtes quelque chose.
    - Il m’étouffe, je n'arrive plus à respirer, je me débats mais je n’y arrive pas, il est plus lourd que moi, ce poids c’est horrible.
    - Je suis à bout de souffle, c’est trop tard, je n’arrive pas à m’enfuir, c’est la fin.
    - Je suis  à  terre, je suffoque,  je  ne suis pas assez forte.
    Nous savons que les rêves répètent le traumatisme jusqu’à plus soif, cherchent une échappatoire, voire une solution. L’accident est suffisamment traumatique pour qu'on ne cherche pas au-delà.
    Ces rêves la mettent dans des états épouvantables, à se demander s’ils n’ont pas un effet pire que son état physique. Elle ne parle que de ces rêves, jamais de son bassin broyé, et de ce qu’il va en advenir. Elle est rivée sur ce rêve, obnubilée. Il reste à comprendre qui est le “IL”.
    Scarlett n’en dit rien. Sa famille pense que c’est le cheval. Nous sommes quelques unes à nous poser des questions.
     
    Un soir nous nous décidons, nous sommes 2 soignantes. Scarlett est éveillée.
    - Ce n’est pas à cause de l'accident que vous faites ces rêves-là n'est-ce pas ?
    Scarlett fond en larmes et je crois bien que c’est la première fois que nous la voyons pleurer, des larmes inextinguibles Nous la laissons pleurer et les soubresauts lui tirant des grimaces, les larmes se transforment en un flot qui se déverse sur son visage sans autres mouvements que les battements de cils pour libérer le trop plein.
     
    Puis, peu à peu, elle parvient à dire par bribes ce qui lui est arrivé. Elle se rendait au manège à pied, en tenue (donc accoutrée de ses bottes, son pantalon bouffant, en redingote, cravache et bombe à la main). Elle était en retard, elle courait, une voiture s’arrêta “une grosse voiture noire, longue avec une petite antenne au milieu”, un monsieur lui proposa de l'avancer et elle accepta, mise en confiance par la voiture qui faisait “très chic”. Le monsieur aussi, “il avait une cravate”.
    Bien sûr, Scarlett sait pertinemment qu’on ne suit pas un inconnu mais elle ne se voit pas en proie, elle se croit invincible.
    De son viol, Scarlett ne raconte que la résistance qu’elle mit et le combat qu’elle livra. Elle n’eut pas le dessus. C'est peut-être là le pire pour elle : ne pas être parvenu à dompter la situation.
    Tout se passe comme si seule sa fierté mise à mal compte. Elle est vaincue, elle se croyait infrangible et a échoué ; c’est ce sentiment qui la brise, plus que les os en miettes et les organes éclatés, piquetés d’esquilles. Sa pugnacité n'est plus rien au regard de l'échec cuisant.
    Il la laissa là sur le bas-côté et elle se retrouva au club hippique sans savoir comment.
    Elle n’était même pas en retard pour sa reprise.
     
    En revanche, si elle se souvient de tout ce qui précède le viol, ce qu’il advient après
    est dans un brouillard complet. Hélas pas de plaque d’immatriculation ni de description suffisante. Elle nous dit ne plus se souvenir non plus, de son arrivée au manège, du cheval qu'elle montait, du saut. Rien, sa vie s’est arrêtée sur le bord d’une route.
     
    L’hémorragie interne qui suivit ne put être endiguée par tous les culots sanguins qu’on avait pourtant à disposition pour elle. C’est une déferlante qui l’emporta en quelques minutes.

     

    bottom of page