
Samantha
Samantha ressemble à E.T., l’extra-terrestre, sauf qu’E.T. était amical et liant tandis que Samantha me jette des sorts quand elle me croise dans les couloirs de l'Ehpad. Elle met ses mains derrière son dos (en croisant les index) et déblatère un mantra incompréhensible mais qu’elle pense sûrement efficace.
Tout a commencé de façon insignifiante et insidieuse quand Samantha prit l’habitude de fermer ses volets la journée, parce qu’il y a des “gens” qui regardent par sa fenêtre. Puis, c’est la viande qui lui est servie crue et avariée (seulement son assiette), puis ses voisines qui font du bruit la nuit “exprès” pour la réveiller, etc.
Progressivement, elle focalise son aménité sur moi, le rituel du soir est rodé. Quand elle revient du repas du soir, elle bifurque pour passer devant mon bureau, et pousse un cri d’orfraie suivi de messages venimeux, mais où le diable a la part belle.
Je me mets en retrait de cette prise en charge pour ne pas activer ces élucubrations et, moyennant discrétion, ce délire est circonscrit.
Hormis ces digressions, rien ne paraît de ces déraillements, et nous nous arrangeons pour qu’aucune perturbation n’envahisse son esprit déjà bien atteint. Tout le monde se tient à carreau, Bob et Amy ne s’aventurent pas dans sa chambre et encore moins devant elle. Samantha les chasse à coup de ronflements et de sifflements qu’ils ont vite fait d'interpréter.
Le comportement principal est la défiance et le plus dérangeant est le stockage de la nourriture. Elle craint un empoisonnement, car il arrive qu’elle vienne au repas, boude, repart sans rien avoir touché, et se venge dans sa chambre où pourrissent yaourts et fruits. Nous lui avons fourni de multiples biscuits dans des paquets hermétiquement fermés mais malgré tout, elle parvient à piquer des fruits et des laitages. C'est un vrai problème sanitaire car nous sommes obligés une fois par semaine de “fouiller” sa chambre pour dénicher les produits périssables.
Les agents le font devant elle pour ne pas réactiver son délire, et ils la grondent gentiment, ce qui fait passer la démarche.
Ce délire l’épuise et pompe toutes ses capacités cognitives. Tous ses raisonnements se font à l’aune de la suspicion et de la vengeance.
J’étais dans la première boucle du délire, mais celui-ci s’est étendu à Arthur et sa cuisine, puis au directeur qui fait l’objet de diatribes presque aussi ardentes que les maléfices déversés devant mon bureau. Samantha attend qu’il soit en rendez-vous et passe devant sa porte en haranguant haut et fort :
- Ici, le lieu du Mal, moi je vous le dis ! J’aurai prévenu !
Samantha ne dit jamais rien devant les personnes, elle fuit et se réfugie dans sa chambre avant de se trouver nez à nez avec l’objet du délit (le Mal en question).
Sa fille Audrey a été mise au courant de ces “activités” mais minimise la situation, voire ne croit pas trop à ces excès. Aussi, elle est sidérée lorsqu’un soir, discutant dans mon bureau avant d’aller voir sa mère, celle-ci passe en lançant :
- Elle le fait avec le Diable, tous les autres sont d’accord…
Le tout précédé d’un cri d’une stridence à faire sursauter un bonze en ermitage.
Audrey est stupéfaite, et affligée car je lui explique que parfois, le délire est plus musclé, je lui explique aussi la souffrance qui est derrière ces montages élaborés.
De ce jour, elle prend des nouvelles directement auprès de nous.
Un matin, jour de grand ménage pour les agents d’entretien, l’un d’eux vient me chercher :
- Venez chez Samantha, on a un problème (Samantha attend au salon que sa chambre soit prête).
D’ordinaire, les agents se contentent de déplacer fauteuil et lit pour faire un nettoyage complet. Cette fois, je ne sais pas quel zèle leur a pris, ils ont déplacé son armoire et ont trouvé pêle-mêle : des clés, un tournevis, des couteaux, une paire de ciseaux, du fil électrique et d’autres outils.
Je rends le tournevis, les outils et le fil électrique à Antoine en le sermonnant même s’il me fait une mine éberluée, la paire de ciseaux à Agnès qui reconnaît son bien et ne comprend pas comment ils ont atterri là, les couteaux de table aux agents, les clés resteront un mystère… et nous remettons l’armoire en place. Tout cela est vain bien sûr, car Samantha n’aurait jamais pu bouger ce meuble pour y prendre son trésor. En revanche, cela nous indique combien son délire est immanent et intriqué dans sa vie.
Nous ne trouvons pas de solution pour l’apaiser, les médications ont peu d’effet, Audrey se tient loin car Samantha lui a dit qu’elle faisait partie du complot, les soignants sont prévenants, mais personne ne sort indemne de la chambre de Samantha. Il y a toujours un geste spécieux, un mot vrillé, un fait déformé.
Et puis, l’infirmière Anita a l'idée d’en parler au curé venant célébrer la messe une fois par mois dans la maison de retraite. Accepterait-il de venir voir Samantha si elle est d’accord pour le recevoir ? Nous n’avons aucune idée des croyances de Samantha, autres que ses références à Satan et au Mal.
Anita s’en charge, Samantha est d’accord, même si elle prend un air renfrogné et hausse les épaules.
Personne ne sait ce qui se passa entre eux.
Je ne dis pas que Samantha est calmée, loin de là, mais peut-être trouva-t-elle une écoute différente de celle que nous pouvions lui offrir. Faire intervenir un prêtre pour, non pas exorciser son mal, mais la faire parler de son mal, est-ce entrer dans son délire ?
Samantha voit le prêtre tous les mois, elle ne veut pas aller à la messe mais accepte de lui parler. De quoi ? Mystère. Le prêtre, aguerri aux personnes âgées, est un homme rassurant, sa voix est sûre et chaude. Peut-être Samantha y puise un réconfort pour vivre plus simplement avec son délire.
Ces derniers jours sont imprégnés de visions satanistes, elle voit des êtres malfaisants, peut-être le diable lui-même, mais elle ne crie pas, ne vocifère pas et elle me semble ne plus être de taille à les combattre. Elle part en quelques heures en s’éteignant sans sursauts.
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