
Renata
Renata est une dame très digne, distinguée, collier de perles, ongles vernis et foulard Hermès ; même si c’est un cliché, cette sophistication un peu désuète la décrit parfaitement et cette image touche aussi bien son apparence que sa façon de parler. Elle habite un très bel appartement dans une ville bourgeoise (avec parquet en point de Hongrie et plafond moulurés, comme ça l’image d’Epinal est complète). Son mari avait, comme on dit « une belle situation » ; elle-même a gardé la prestance de son ancien métier d’avocate. A 70 ans, veuve, elle mène une vie rêvée mais rangée entre bridge, lecture, cinéma, restaurant. Elle a un fils et une fille qu’elle voit de loin en loin, mais apparemment sans affection, surtout sans effusion et sans petits enfants.
Suite à des problèmes de santé (opération compliquée de la vésicule puis pancréatite), elle intègre un service de soins de suite pour quelques semaines (mais y restera à peine 3 jours). C’est dans ce service que je la rencontre. Elle a un ictère, est très mal en point et je pense qu’elle va repartir très vite en réanimation. Cependant, c’est dans le peu de temps qu’elle va rester parmi nous que tout va se passer.
Fragilisée, écœurée de tout, amaigrie, elle a pourtant l’esprit clair sur ce qui lui arrive ; c’est pour cela que nous sommes étonnés du discours véhément et itératif qu’elle tient. Elle commence à raconter que sa fille lui vole son appartement, que son fils est de mèche, qu’elle est en train de déménager ses affaires… Nous prêtons attention à ce que dit Renata. Il arrive que les pathologies physiques, une déshydratation, produisent ce type de désagrément qui s'amenuise avec les traitements.
Renata persiste, elle répète à souhait sa certitude d’être dépouillée et son angoisse de se retrouver dehors sans rien. Elle ajoute même :
- Ma fille a des goûts incertains et, si on la laisse faire, elle va jeter mes beaux meubles tous chinés avec mon mari, et les remplacer par des horreurs sans âme, des meubles laqué blancs ;
et elle reprend de plus belle :
- c’est ça qu’elle va faire, enlever les papiers peints pour tout repeindre en blanc parce que c’est la mode. Vous savez tout en blanc, froid et aseptisé comme un hôpital, c’est ça, elle va transformer mon appartement en hôpital.
Nous pensons que Renata commence un petit délire.
Pour calmer ses angoisses, nous prenons le parti d’appeler ses enfants pour qu’ils viennent l’apaiser, d’autant plus que nous ne les connaissons pas. Le fils rechigne et invoque des histoires de famille qui ne le concernent pas, mais dit qu’il va passer, sa fille est injoignable. Son fils venu avoue que sa sœur s’est installée chez sa mère, et est en train de changer toute la cuisine en quelque chose de très moderne. Juste
pour vérifier, nous demandons des détails des travaux entrepris, et le fait est qu’hormis la cuisine tout en blanc, elle fait repeindre tous les murs, également en blanc. Nous n’avons pas demandé ce qu’il était advenu des meubles, le fils n’en menant pas large, nous n’avons pas voulu ajouter une couche de grossièreté à l’ignominie.
Nous sommes suffoqués et surtout très ennuyés. Il ne dit rien à sa mère et tente de la rassurer sans y croire, ce que Renata comprend, car elle l’accuse de manigancer avec sa sœur.
Renata n’est pas rentrée chez elle depuis plus de deux mois et tout se passe comme si elle savait ce qui s’y passe. D’ailleurs, maintenant elle pleure :
- Je ne suis pas morte, ce n’est pas normal que ma fille prenne mon appartement, il n’est pas encore à elle.
Que lui dire ? Elle a raison et, si la situation ne nous regarde pas, elle nous embarrasse au vu de son état. Celui-ci semblait s’être amélioré mais elle commence à avoir des difficultés à respirer et elle est attendue en réanimation.
Juste avant de changer de service, elle était toujours dans cet appartement par la pensée :
- Je sais bien que tout va être blanc, je ne reconnaitrais plus rien, même la chambre, elle aura mis des draps blancs ;
et elle ajouta :
- comme une morgue.
Renata va décéder quelques jours plus tard mais ses "visions" nous ont marqués. Même si une histoire familiale tordue explique les faits, Renata a témoigné de toute la situation très clairement sans en avoir les informations.
La prémonition n’est peut être qu’un ensemble de connexions perspicaces. L'inconscient fait appel à des informations vagabondes qui surgissent à point nommé ; Renata avait dû dire à sa fille qu’elle lui laisserait l’appartement, sa fille avait du laisser filtrer qu’elle aimait tout en blanc, etc. ; rien d'étonnant... mais nous soupçonnons que derrière cette histoire pour le moins sordide, l’inconscient s’est emparé d’un chemin. Renata est entrée dans cette histoire pour se projeter dans une fin de vie qu’elle devait sentir venir. Cet appartement symbole de sécurité devenu tout blanc pourrait figurer sa façon d’entrevoir ce qui l’attend : un hôpital, tout blanc, et puis ensuite plus rien, un vide blanc.
A croire que la fin de la vie dissout peu à peu la conscience dans un entre-deux symbolique où émergent, comme elles peuvent, des bribes de vérité.