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    Orson


    Orson est un ours, un ours mal léché. Il marmonne dans sa barbe, il ronchonne pour un oui ou pour un non, il hausse les épaules, soupire ; mais nous savons  bien que c'est un brave homme, un grand cœur. Il n'a plus que nous, et la maison de retraite est sa maison. Il s’entend bien avec Antoine, tous les deux aiment les travaux manuels.
     
    C'est le premier à s'inquiéter si l'une d'entre nous est absente, il connaît notre roulement, il connaît nos points faibles comme on connaît les siens.
    Il râle surtout parce qu'il voudrait nous avoir plus souvent pour lui, il a besoin de nous savoir là, tout près ou pas loin, et si on ne vient pas dans l'instant… il râle.
    Orson est allergique au lactose, aux noix et à une multitude de molécules. Dans sa chambre, il a un frigo personnel où on lui range des “en cas” spéciaux.
    Il va prendre le café avec Antoine dans son antre-atelier. Il sort seul à la bibliothèque, il participe aux sorties, et c’est lui qui écrit le menu sur le tableau noir de la salle à manger.
     
    Tout va bien jusqu'au jour où son frigo tombe en panne. Chez la personne âgée, on ne mesure jamais assez combien un petit événement de rien du tout à l’échelle humaine, peut bloquer un cerveau et avoir des conséquences déconcertantes. En plus, Orson ne s'en est pas rendu compte. C'est Antoine, notre précieux Antoine, qui, en faisant son tour, s'en est aperçu.
    On jette tout le contenu du frigo et Antoine ne parvenant pas à le réparer, prévoit de lui en trouver un autre. Il n'y va pas le jour même mais le surlendemain (il rapporte un neuf, le branche et on le remplit de ses victuailles habituelles).
    Oui mais voilà, entre temps, Orson se croit abandonné, ou quelque chose de cet ordre. On n’a pas soupçonné que ce petit incident avait déclenché un vent de panique. Est-ce la panne du frigo ou le fait qu’il ne s’en soit pas rendu compte ? En tout cas nous avons la soupe à la grimace ; Orson fait sa tête des mauvais jours, boude et on a un mal de chien à redresser la situation. Même en se mettant en quatre et en lui passant tous ses caprices, on obtient au mieux une moue et à peine un regard.
     
    Nous redoublons d'attentions à son égard, Arthur monte de sa cuisine pour lui proposer un entremet spécial, et il a plus de succès que nous.
    Quelques jours plus tard, son médecin lui prescrit un examen (Orson est cardiaque) ; c'est un examen nécessitant une petite anesthésie générale, rien de bien stressant, il va à l'hôpital le matin et il revient le lendemain.
    Orson s'empare de cet examen comme d’un étendard. Il nous dit que s’il y va, il ne reviendra pas, il le sait ; il dit au revoir à tous avec force rodomontades, une main sur le cœur, l’autre se tenant la tête. On le voit bien en acteur dramatique, sur scène, avec toge et effet de manche, mais ce tour d’adieux nous dérange car on comprend
    qu’Orson semble vraiment croire à son heure venue.
     
    Nous tentons de le raisonner, on lui envoie le médecin pour lui expliquer par le menu en quoi consiste l’examen, on lui promet qu’on ira le chercher, et qu’il n’aura pas à revenir en ambulance ; Arthur lui vend bien son repas de retour, Antoine lui met un nouveau magnet sur son frigo... et le jour de l’examen arrive.
    Orson part avec un beau costume en disant que c’est celui-là qu'il doit porter pour sa mise en bière et que tous les papiers sont prêts dans sa chambre. Nous sommes décontenancés, et on a presque envie d’annuler l’examen, mais le médecin hausse les épaules et ne veut rien entendre. Orson nous embrasse avec effusion, nous serre dans ses bras, et nous ne savons plus quoi dire qui ne sonne pas faux tellement il est sûr de lui.
     
    Nous passons une soirée sans nous regarder, nous servons les repas, donnons les médicaments, couchons les résidents en mode automatique. Le lendemain, la nuit ayant mis une distance avec le stress, on se dit qu’il n’y a aucune raison de craindre quoi que ce soit, cet examen est anodin et on se regarde en se disant qu’Orson nous a bien eus. Ceci étant, je me rue quand même au moindre coup de fil en me traitant d’idiote.
    Le coup de fil a bien lieu, Orson est effectivement décédé lors de l’examen. Nous sommes restés vides plusieurs jours.

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