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    Ornella


    Ornella à 29 ans et dit que c’est le moment de faire son premier enfant si elle veut correspondre aux statistiques. Narquoise, elle le dit en rogne et avec hargne puisqu’elle n’a plus d’utérus.
    Elle a eu un cancer des ovaires puis le chirurgien a tout enlevé : “il m’a fait la totale, c’est comme ça que ça s’appelle” dit- elle avec courroux. Elle pense que son cancer est arrivé, suite à la « trahison ».
    De fait, son mari est parti vivre avec sa meilleure amie, mais c’est avant qu’il ne parte qu’elle apprit que cette amie était enceinte de lui.
    Sa sœur nous raconte qu’Ornella a passé ces épreuves en hurlant sa haine, vociférant contre son ex, trépignant devant cette injustice ; une vraie harpie, un dragon crachant un venin pire que le feu, si elle avait pu les étriper et se repaître de leur chair comme une lionne affamée, elle aurait fait un festin… mais au moins, elle était vivante, enragée mais vivante. Et puis, deux mois plus tard, bêtement, elle s’est écroulée pour un détail monstrueux.
     
    Lors du divorce, elle apprend, qu’au cas où elle le voudrait, elle ne peut pas se remarier avant un délai qui s’appelle en droit : le délai de viduité (de 9 mois). Le juge aux affaires matrimoniales ou l’avocat (peu importe) lui asséna cette phrase sans penser à mal, sans voir le coup porté. Et il enfonça le clou en ajoutant (au cas où elle n’aurait pas compris) :
    - Ce délai de viduité est le temps nécessaire pour prouver que vous n’êtes pas enceinte de la personne divorcée.
    Pour une femme sans utérus dont le mari fait un enfant à une autre, il y a de quoi se liquéfier et, effectivement, Ornella se désagrège.
     
    Ce mot “viduité” relance une injustice qui se démultiplie à l’infini, comme une galerie des glaces où l’image se déverse à l’horizon jusqu’à n’être plus qu’un point inaccessible.
     
    Ornella ne peut plus bouger. Son image évidée s'est fixée, collée à ce reflet sans fin. Plus aucun mouvement possible. Ses os sont de la gélatine tandis que ses muscles sont en pierre, tout est à l’envers. Son cerveau est dans la glue, ses cellules font des grumeaux, ses pensées sont grillées. Parler, manger obligent trop de muscles à travailler ; la bouche est entrouverte en permanence, respirer est le seul mouvement qui reste et encore parce que c’est un réflexe.
     
    C’est une grosse dépression, réactionnelle ; à priori des médicaments, un psychologue et du temps devraient en venir à bout. En tout cas, c’est ce que dit le psychiatre du service. Nous sommes très présents mais sans l’atteindre, ses yeux sont fixes, elle est comme confite dans son malheur.
    Le frère et la sœur d’Ornella sont ses bouées et elle émerge seulement en leur
    présence comme s’ils étaient les seuls à la faire surnager dans le marasme dans lequel elle coule. Son frère s'occupe de son appartement et de son chien. Sa sœur, qui travaille avec Ornella, gère les affaires courantes.
     
    Nous commençons les perfusions d’antidépresseurs, son frère et sa sœur trouvent difficile cette “cure de sommeil”. C’est ainsi qu’ils appellent cet état un peu glauque dans lequel Ornella patauge.
    En quelques semaines, son état s’améliore, elle mange, accepte les échanges et le psychologue dit “avancer” lors des séances.
    Et puis, en fin de matinée, elle était dans le couloir poussant son pied de perfusion devant elle pour aller au salon quand elle tomba de toute sa hauteur, d’un coup, évanouie.
    Tension imprenable, on profite de la perfusion pour faire passer un soluté qui est censé la faire remonter, mais rien, le SAMU s’en mêle et l’emmène.
     
    Ornella ne supporte tout simplement pas l'antidépresseur. Elle revient rapidement dans le service et le psychiatre concocte une version plus douce… mais beaucoup moins efficace, on sent Ornella dériver. Elle pense que sa vie est foutue, elle renvoie son frère qui était venu avec son chien, et lui demande de l’euthanasier ou de le donner à la SPA, c’est dire son état ; nous craignons une tentative de suicide et redoublons d’attention.
     
    Nous remarquons que lorsque nous lui donnons les médicaments, elle les garde en bouche et il faut vérifier qu’elle les avale. C’est évident qu’elle essaie de se constituer un stock. Elle vérifie les portes et fenêtres à la recherche du “trou dans la raquette”, elle rôde devant la salle de soins, au cas où une faute d'inattention rendrait une incursion possible, elle se rapproche des cuisines à la recherche d’un couteau, on l’a même trouvée fouillant la poubelle de la salle d’animation…
     
    Et puis, un matin, souriante, Ornella demande à faire une promenade (sous surveillance) avec son chien. Son frère accourt. Elle demande à sa sœur des nouvelles des contrats et lui demande d’amener quelques dossiers. De jours en jours, son état s’améliore. En fait l’équipe n’y croit pas, nous supposons une entourloupe, nous sommes tous certains qu’il y a anguille sous roche.
    Au bout de 3 semaines de sourires, de prise de poids et de participation aux activités, elle demande une permission, une sortie accompagnée de sa sœur.
    Nous refusons, forts de nos arguments mais la fratrie menace de “signer la pancarte” et de ne pas ramener Ornella dans le service.
    Le psychiatre privilégie la relation et laisse sortir Ornella avec des recommandations pointues.
     
    Nous ne saurons pas précisément ce qu’il se passa mais Ornella se sauva en pleine nuit en ayant subtilisé les clés de voiture de sa sœur. Au bout d’un long périple (où voulait-elle se rendre ?), elle finit sa course dans un arbre. Il lui fallait de la violence pour en finir avec la violence.

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