top of page

    Hortense

     
    Un peu dodue, Hortense se déplace avec peine mais courage, malgré des douleurs irradiantes aux jambes. Elle n’est pas de celles qui se plaignent ou larmoient pour tous les maux dont tous les vieux sont de tout manière lotis. Elle arpente les couloirs en soufflant et maugréant après elle comme pour vaincre un Annapurna personnel.
     
    Du caractère comme on dit.
    Hortense a deux filles, dont l’une est atteinte d’un cancer sans doute pris trop tard, car elle navigue entre chez elle et les soins palliatifs. Nous savons qu’il faut qu’Hortense se prépare et nous “obligeons” ses filles à le lui annoncer. La fille malade ne s’y résolvant pas, c'est sa sœur qui fait l’annonce à sa mère. Depuis cette annonce, il ne se passe pas un seul jour où Hortense nous répète inlassablement comme un mantra “il est impossible qu’une mère survive à ses enfants” ; “ce n’est pas le sens de la vie de partir après sa fille” etc.. Elle a une sorte de savoir évident qui ne peut être mis en doute, il y a une telle force dans ces propos, une véhémence rare, comme une résolution qui n'appelle pas de commentaire.
     
    Sa fille allant de plus en plus mal, sa sœur nous alerte de sa fin proche.
    Un matin lorsque les soignants arrivent dans la chambre d’Hortense pour l’aider à sa toilette, ils la trouvent couverte de sang. Ses jambes sont des plaies, des rivières de sang : un carnage. Il semble que les veines aient "lâché". Pourquoi ? Pourquoi maintenant ?
    Devant tout ce remue-ménage, Hortense reste imperturbable, comme si cela ne la concerne pas. Lorsque je lui dis que j’ai appelé le Samu, elle s'offusque et refuse qu’ils viennent. Je lui explique que je n’ai pas le choix, que les gestes qu’il faut faire ne sont pas seulement d’ordre infirmier, mais médical. Elle se rembrunit, et me demande d’arranger ses oreillers et de fermer la fenêtre à cause un vent coulis ! Comme si, à l’instant, ces actes étaient déterminants.
    C’est incongru pour moi mais pas pour elle: Elle met juste une distance entre la situation objective et sa situation à elle. Cela me trouble. Lorsque les soignants du Samu investissent sa chambre elle les accueille en disant : «foutez-moi la paix » et de fait, le temps qu’ils mettent en action leur savoir faire, elle part en quelques minutes.
     
    Je reprends ma respiration et j’appelle sa fille pour lui annoncer le décès de sa mère. Il y a un blanc au téléphone, que j’attribue au choc, mais en fait elle me dit ” c’est incroyable ma sœur vient de décéder à l’instant”. Après discussion, nous arrivons à la conclusion qu’Hortense est effectivement décédée très précisément un quart d’heure avant sa fille, elle est donc morte avant elle, comme elle le souhaitait.

     

    bottom of page