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    Nasser


    Nasser fait plus jeune que son âge. On lui donne  à peine 15 ans, tandis qu’il en a 18. Sa petite taille et sa voix fluette faussent son âge.
    Il se sent à part et se tient à l’écart. Parfois il se tord les mains, les yeux raclant le sol, mais ces mêmes yeux peuvent se froncer et lancer un regard adamantin, comme un rayon vert. De plus, son visage est grevé de pustules acnéiques et il est en surpoids. Il s'habille avec des joggings censés être à la mode mais qui, bien que de marque, ne parviennent pas à cacher les bourrelets graisseux. Sans cou est un double menton, ses bras sont des jambonneaux et ses mains des méduses échouées l’une contre l’autre. Il comprime ses doigts jusqu’à trouver le point articulaire qui produit le bruit d’un papier bulle crevé. Les lunules sont hyalines puisque rosées, les ongles rongés, dévorés, les cuticules arrachées.
    Un tableau amphigourique, Nasser est à la fois terrible et touchant.
    Il a tout pour être une victime harcelée.
     
    Ce n’était sans doute pas la première fois, mais le “tabassage” qui nous l’amène dans un état épouvantable dû être violent. Ceux qui voulaient en découdre avec lui devaient être particulièrement lâches, sachant pertinemment que Nasser ne répliquerait pas. Parmi les coups de pieds, certains d'une d’une violence inouïe, provoquèrent un traumatisme crânien. Nasser perdit connaissance, se réveilla pendant son transport à l'hôpital et un hématome intracrânien fut détecté au scanner.
    D’après la localisation de l’hémorragie, une opération de trépanation est la seule façon d’évacuer le sang, il faut faire vite. Pendant toute cette agitation, Nasser ne dit mot, sonné. Le risque vital est engagé.
    Le réanimateur essaie de lui expliquer ce qui va se passer mais il est déjà dans le cirage.
     
    Quelques jours après l’opération, qui est un succès, Nasser revient à lui ; sa famille est présente et il se confie à eux.
    - Je me souviens de tout ce qui s’est passé mais j’étais complètement détaché de tout comme si ce n’était pas moi qui vivait tout ça.
    - Même pendant les coups, j’étais à côté mais ce n’était pas moi qui était tapé, je ne ressentais rien en fait, rien du tout.
    Le médecin parle d’une “anesthésie” temporaire comme le ferait un déni. Lui n’en croit rien, il insiste pour expliquer :
    - Non, je les voyais bien mais je ne pouvais rien faire puisque j’étais à côté, et
    il précise sans vraiment se rendre compte de ce qu’il dit :
    - de l’autre côté.
    Ce pourrait être une expérience de mort imminente puisqu’on sait que Nasser a perdu connaissance ou un souvenir reconstruit à partir de ce qu’on lui a dit ou effectivement un déni affectif.
    Peu importe, Nasser ne dit plus rien parce qu’il pense qu’on ne le croit pas, et puis aussi parce qu’il a très mal à la tête. Il garde son vécu tapi dans un coin de sa mémoire et n’en reparlera pas.
     
    Son état s’aggrave d’un coup, avec une méningite foudroyante qui va brûler toutes ses cellules nerveuses.

     

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