
Mortimer
C’est un service de médecine générale ; “générale” signifie qu’on y trouve toutes sortes de malheurs et de disgrâces humaines, des abandonnés de la science aux survivants improbables.
Je suis sur la fin de mon stage (à l’époque, jeune infirmière), il me reste juste une semaine, quand arrive dans le service un jeune homme, un éphèbe, encore imberbe, blond, la vie devant lui, mais avec un gros pansement à la tempe droite. Il est encore commotionné car pour passer du brancard au lit, il ne faut pas moins de 4 personnes pour le manipuler : 2 soignants et 2 brancardiers qui le soulèvent et le portent comme s’il était en porcelaine (et il l’est en quelque sorte).
Il s’appelle Mortimer, il a 19 ans, juste mon âge.
Mortimer a fait une tentative de suicide avec un revolver. Il s’est tiré une balle dans la tempe... et il s’est raté. La balle, pour une raison incertaine, a ripé et s’est logée à un demi-millimètre du nerf optique. Il est dans le service pour des investigations mais la situation est désespérée. Il est impossible d’opérer pour extraire cette balle, et il ne faut pas compter vivre avec, puisqu’elle peut bouger à tout moment, et provoquer des dégâts irréversibles… et pas seulement au niveau de la vision (je me souviens m’être dit être dans un “thriller” avec tous les ingrédients d’un suspense macabre).
Mortimer a toute sa lucidité, mais ne répond pas aux sollicitations. Il ne dit rien. Il ne bouge pas de son lit. A-t-il compris que tout mouvement brusque risque de déloger cette balle mal enracinée (j’imagine les divagations lugubres qui doivent l’assaillir) ? Est-il tétanisé par ce qu’il a fait (et on le serait à moins) ? Attend-il une secousse libératrice (et pourquoi pas ?) ? Personne ne sait ce qu’il a dans la tête, à part une balle en plomb en équilibre instable qui attend son heure.
Un torrent d’émotions contradictoires doit élancer son cerveau perforé. La honte, la culpabilité, la colère, la douleur, l’abattement ? Et surtout quoi faire maintenant ? Que faire du bout de vie qu’il a devant lui ?
L’équipe pensa qu’il pourrait peut-être s’épancher avec quelqu’un du même âge et ils me confièrent ses soins (à cette époque, je n’étais pas encore psychologue et cette profession ne courait pas les couloirs hospitaliers).
Plus aguerrie cependant que n’en laisse paraître mon jeune âge, j’ai parfaitement conscience que l’objectif est inatteignable ; et ce n’est pas l’âge qui y changera quelque chose. Malgré tout, je prends ma mission à cœur, au moins qu’il ne se retrouve pas seul avec lui-même. Je n’ai pas de plan, mais je ne suis pas dupe ; le soin est bien un prétexte pour entrer en relation, mais il permet aussi une distance bien commode. Je n’ai pas d’idées préconçues, mais si je ne suis pas impressionnée par lui, j’avoue être saisie d’effroi par ce qu’il a fait.
Le matin, il va à la douche en marchant sur des œufs sans qu’on sache si c’est la peur ou la douleur (il fait couler l’eau mais ne se savonne pas, il met un peignoir puis
une chemise d’hôpital), il retourne au lit, mange au lit (il picore), ensuite il s'allonge à demi-assis et ne bouge plus de la journée. Lorsque j’interviens il est donc à moitié allongé. Je me présente et lui signifie la raison de ma venue. J’installe tout mon matériel devant lui, il ne peut éviter ma présence, mais il évite mon regard.
Je découvre la plaie, elle est paradoxalement insignifiante, tant de dommages faits par un si petit trou à peine rosi de chaleur et bordé de limaille, c’est lilliputien. Je m’étais préparée à une plaie sauvage, défigurant son visage et laissant entrevoir l’os voire un peu de myéline (un fantasme d’infirmière débutante sans doute), et j’avais juste au bout de mes pinces stériles, un minuscule trou dentelé, comme un point de broderie. En y repensant, j'ai dû me sentir vraiment dans un James Bond, “Le monde ne suffit pas” celui où Electra King alias Sophie Marceau se fait kidnapper par Renard qui a une balle fichée dans sa tête, et pour qui les jours sont comptés. Sauf que Mortimer n'est pas un méchant... et qu’aux dernières nouvelles je ne suis pas Sophie Marceau…
J’attaque donc ce pansement. Je fais preuve de toute la douceur possible, la compresse serrée dans la pince effleurant la peau comme un souffle pour éliminer les quelques scories. Je mets un temps immémorial pour finir ce pansement, je suis concentrée, je ne parle pas. De toute manière, vues les positions de l’un et de l'autre, nous ne pouvons nous regarder. En tout cas, je suis penchée sur lui et donc très proche, il me sent, je le frôle, il me sait absorbée.
Quant à moi, cette proximité me fait comprendre que Mortimer est déjà mort, voilà pourquoi il ne parle pas, il est juste en attente. Il ne veut aucun contact oculaire puisqu’il est censé avoir déjà perdu la vue, et aucun contact tout court. Tout se passe comme s’il était déjà parti. Quiconque lui porte un intérêt ou tente une question se trouve confronté à des lèvres serrées. Il ne pleure pas, il ne montre aucune émotion. Pourquoi ? Puisque tout est fini. Il ne comprend pas ce temps supplémentaire qui vient contrecarrer son plan. La folie et le courage qu’il a eu de faire ce geste lui ont pris toute l'énergie disponible, il n’y a plus rien. Il est en sursis, mais un sursis sans lendemain.
Je refais ses pansements jusqu’à la fin de mon stage avec la même concentration, la plaie ne nécessite pas toute cette attention, et encore moins tout le temps que j’y passe, mais peut-être perçoit-il la précaution, le respect que je donne à sa personne ou ce qu’il en reste. Je pense être la seule à ne pas lui poser de question, ni essayer de le faire parler. Nous sommes silencieux tous les deux mais ce n’est pas oppressant puisqu’il sait que je ne vais pas le harceler.
A l’époque, je crois me souvenir d’une impression de temps partagé. Il était là sans être là, mais la promiscuité de nos postures l’obligeait quand même à respirer le même air que moi.
Je finis mon stage et dus partir, j’appris peu après qu’il avait sauté par la fenêtre pour mettre fin à son sursis, la tête la première (cela a son importance). Il faut croire qu’il avait encore en lui suffisamment d’énergie parce que cette fois, il ne s’est pas raté.