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    Manfred


    Manfred est un ancien juge ou magistrat, je ne sais plus. Il est longiligne, même son visage est oblong avec un front très haut. Il s’exprime avec déférence, mais dit les choses sans ambages. Atteint par la maladie de Parkinson, il a besoin d’aide car ses gestes sont moins sûrs, ses pas butent sur d’invisibles obstacles. Il s’est organisé pour aller et venir dans sa chambre avec un parcours où il peut se tenir et se retenir partout. Il demande le moins d’aide possible et conserve le maximum d’autonomie possible.
     
    Il a deux fils qui viennent régulièrement le voir. Il tente de préserver une image de lui digne, surtout auprès de ses fils. Il a toujours dans la main un mouchoir car il souffre d’un excès de salive et de larmes. Malheureusement, il ne s’en rend pas toujours compte, et c’est larmoyant et avec un filet de bave qu’on le voit dans les couloirs tenant fermement la main courante. Cette image est dommageable car il a toujours autant de sagacité et de célérité d’esprit, mais lorsqu’il parle, la bouche noyée, il ne parvient pas à exprimer correctement les mots qui sont postillonnés à tout va.
     
    Les repas sont longs car il faut éviter les fausses routes. Ses plats sont mixés et il a compris qu’il doit respecter un temps entre chaque bouchée et une pause entre chaque plat.
    Malgré tout, un jour, il fait une fausse route en plein milieu du service en salle à manger. Il s’étrangle, devient tout rouge et tente vainement de reprendre sa respiration.
    Dans ce cas, nous maîtrisons tous la manœuvre de Heimlich qui consiste à prendre la personne par derrière, à bras le corps, en positionnant nos poings sous le diaphragme et avec des secousses, parvenir à éjecter le bol alimentaire pris dans la trachée.
    C’est une manœuvre difficile lorsque la personne est costaude, ce qui est le cas de Manfred. D’abord l’aide soignant présent Arnold, puis en relais l’infirmière Anita venue à la rescousse, puis de nouveau Arnold ; chacun leur tour reprend la manœuvre. Pendant ce temps, Manfred est inconscient et passe du rouge au bleu. La manœuvre finit par réussir, mais non sans mal, la bouchée collée part en l’air pour atterrir dans l’assiette du voisin d’en face (véridique) qui, heureusement, avait déguerpi.
    Manfred recouvre ses esprits, Arnold, essoufflé, se remet (en allant fumer une cigarette) et Anita, le dos contracté par l’effort, a droit à un massage. Ses fils appelés accourent, ils nous remercient chaleureusement et nous avons droit à une énorme boîte de chocolats.
     
    Le lendemain, Manfred est remis et nous tient le discours suivant :
    - Mais pourquoi vous m’avez sauvé, j’étais bien où j’étais, il ne fallait pas me faire revenir.
    - Mais vous étouffiez, c’était horrible !
    - Mais non pas du tout, je ne sentais rien, j’étais même plutôt très bien ; c’était agréable comme dans un rêve.
    - ??...
    - Et puis pourquoi Arnold et Anita s’énervaient tous les deux à me prendre dans les bras comme ça ?
    - Mais comment savez-vous ce qui s’est passé et ce qu’ils ont fait ?
    - Mais j’étais là, je vous dis, je les ai vu faire l’un après l’autre.
    - Vous étiez là ?
    - Évidemment que j'étais là, c’est pour ça que je vous dis si jamais ça arrive de nouveau, il faut me laisser où je suis, j’y étais très bien.
    Fin de la partie.
    On est souvent témoin de choses perturbantes de ce genre en Ehpad. Il faut se laisser porter par ces perceptions, comme on fait un pas de côté, un petit décalage hors de la ligne, un point de suspension.
    Manfred a vécu encore plusieurs années avec nous et, heureusement, il est décédé d’autre chose qu’une fausse route.

     

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