top of page

    Isidora


    Isadora a 32 ans, elle est écrivaine. Je me souviens d’Isadora parce que j’admire les mots lorsqu’ils sont choisis à point, mûris, parfois amers s’ils tombent à revers, mais jamais acides ; elle avait cette science là.
     
    Isadora est en soins de suite après une hospitalisation. Anorexique depuis son adolescence, elle est hospitalisée régulièrement quand son poids s’écroule et qu’elle ne tient plus debout. Du fait de sa renommée, les prises en charge sont éminemment délicates ; la moindre contrainte (et la prise en charge des anorexiques est un ensemble de contraintes) et elle menace d’appeler je ne sais quelle personne qui aurait le pouvoir de nous mettre au pas… mais en tout cas, pas celui de la remettre sur pied.
     
    Et elle a besoin de nous parce que sa maigreur est douloureuse. Isadora en est difforme, elle tyrannise son corps, l'affaiblit et lui impose les gestes disloqués d’un guignol malade. Quant à sa démarche, que dire ? L’invisible marionnettiste qui tient le fil est à bout de force.
    Elle se tient debout comme une esquisse faite au crayon, quelques traits malhabiles dont on suppose qu’ils vont faire s’animer le dessin, mais les traits ne sont pas assez appuyés et la trace graphite se gomme.
    La silhouette d’Isadora est sous un calque, on croit la voir mais c’est une fausse transparence ; il y a une opacité comme dans les radios où le jeu des ombres déconcerte. La clarté y est noire et les opacités sont blanches puisqu’elles absorbent le rayonnement.
    C’est ça ; Isadora est un ectoplasme blanc ; elle prend la lumière, mais elle est invisible. Il y a bien une carcasse mais sans substance ; même ses os sont élimés, il suffit de la regarder, allongée dans son lit pour voir que les draps blancs tirés sur elle ne prennent aucune forme. Il y a juste un cou, un cou de poulet étiré avec des élevures puis au bout un appendice et deux globes. Rien d'autre.
     
    Elle tutoie la mort si souvent qu’elle n’a pas peur, elle entretient avec elle une familiarité bonhomme ; on le voit dans ses yeux agrandis par les creux, à la fois dominés et trompés. Elle a accepté la perfusion parce qu’elle ne tient pas debout mais piquer une veine est, chez elle, une expérience anatomique. Il faut intercepter le vaisseau (qui paraît énorme) pris de roulis entre l’os et les tendons, et qui cherche à fuir à coup d’entrechats pathétiques.
     
    Je ne sais pas ce qu’elle écrit, mais elle parvient à taper sur un ordinateur portable qu’elle tient sur ses cuisses (enfin sur les fémurs) et je ne suis pas sûre qu’elle parvienne à le terminer à temps. Le poids des os de sa main est tel que sa main chute régulièrement sur le clavier, produisant des mots insensés qui la font sourire.
     
    Elle traite les soignants comme des personnes frustes, primaires et, sans doute, voit-elle en nous des techniciens exécutants sans envergure ni libre arbitre, uniformisés par nos blouses blanches. Elle ne daigne pas nous parler et nos échanges se limitent à quelques mots sans regard. Autant dire que nous ne servons à rien, hormis peut être à lui être un faire valoir. Et pourquoi pas ? Si elle peut se sentir plus riche d’un intellect supérieur, plus digne devant la mort, plus forte pour affronter la fin.
     
    Cette fin viendra assez vite au grand dam de l’éditeur qui ne vit pas le livre terminé.

    bottom of page