
Hector
Hector a vécu toute sa vie dans un pays ensoleillé, il est frileux et s'ensevelit sous couettes et couvertures. Les chats Bob et Amy sont souvent sur son lit (parce qu’il ne bouge pas beaucoup) et lui tiennent chaud (enfin, ils se tiennent chauds mutuellement).
Il aime les chants byzantins, et les rebetika orientales. Il dévore les pâtisseries dégoulinantes de miel, baklavas et kadaïfs sont son péché mignon. Malheureusement, il a 86 ans, il est dément, il ne reste de lui plus de réaction humaine hormis les plaisirs des goûters qu’Arthur fait spécialement pour lui.
Chaque repas est savouré avec claquement de langue et force mouvements de lèvres. Il hume, il n’est pas goulu ; il déguste, il prend son temps. Chaque bouchée est goûtée du bout des lèvres avant d’être enfournée. C’est un peu long (nous lui donnons à manger et c’est 40mn de patience pour lesquelles il faut une organisation spéciale). Pour aider, c’est moi qui lui donne le repas du midi, entre les ronronnements des chats et les voix sirupeuses des chants, c’est un doux bourdon qui m'accompagne et il m’arrive (presque) de piquer du nez.
Dans ce contexte atone où seules les saveurs le font réagir, les visites se sont taries. Ne vient le voir que sa petite fille, une jeune femme étrange, excentrique et sulfureuse, toujours un peu perdue, accoutrée avec des agencements hétéroclites de sur-vestes. A chaque venue, il se passe quelque chose ; une fois on retrouve Hector la peau du visage complètement rouge parce qu’elle l’a trouvé livide et manquant de soleil. C’était sûrement vrai mais la solution est drastique : elle pousse le lit devant la fenêtre un jour d’été caniculaire et Hector, brûlé, pela pendant une semaine.
Une autre fois, elle décide de l’emmener faire un tour, mais elle s’engage dans une grande descente, a du mal à retenir le fauteuil et dévale la pente en hurlant. Hector nous revient échevelé, le pouls tambourinant.
Ces épisodes ne nous dérangent pas, il se passe enfin quelque chose pour lui.
Sa fille vient une fois par an avec son époux, ils entrent, restent à la porte, parlent entre eux et manifestement ont peur de lui, peur de son état, peur d’être contaminés ou quelque chose de cet ordre.
La dégradation d’Hector a ceci de particulier qu’il ne veut pas qu’on l’habille ou le déshabille. C’est assez fréquent, un peu comme les nourrissons qui ne veulent pas enfiler de vêtements par la tête car cela leur rappelle le passage de la naissance. Pour éviter ce désagrément nous avons décidé, avec l’accord de sa famille, de ne lui mettre que des chemises ouvertes. Ce n’est pas seyant mais confortable pour lui. Puis vient le moment où le mettre dans un fauteuil est un calvaire pour lui comme pour les soignants.
On apprend que lever un résident pour qu’il soit digne et debout même dément est important. Evidemment et nous l’avons vu maintes fois : la verticalité est une vertu.
Avec Hector, nous n'en avons aucun bénéfice, seulement des grimaces. Nous avons tout essayé, les massages, la relaxation, la sophrologie, la morphine, la balnéothérapie, Snoezelen ; le lever est une bataille et nous n’avons aucune envie de nous cuirasser avec heaume et bouclier. Nous jetons l’éponge et nous trouvons plusieurs positions confortables dans son lit avec une multitude de coussins colorés. Sa peau est saine et les installations se passent bien comme s’il avait compris que nous ne l'embêterons plus.
La vie se passait avec des moments joyeux car il avait un appétit d’ogre et un réel plaisir aux repas. Puis sa fille nous dit qu’elle a déménagé, et elle demande un rapprochement familial pour son père. Hector part donc dans un Ehpad proche de chez sa fille. Un mois plus tard, nous apprenons qu’il est décédé ; il était levé, habillé, trimballé tous les jours et sans doute un peu “tassé” aussi.
Quelle est la bonne réponse à ces fins de vie ? Tranquille au lit, en attendant que le corps lâche ? Stimulé, brinquebalé, secoué quitte à mettre un terme à cette vie sans fin ? Tassé et sédaté pour en finir ?