
Harold
Harold a 45 ans. Il est obsessionnel, c’est à dire qu’il se lave les mains 50 fois par jour, qu’il range ses affaires selon un ordre précis, qu’il vérifie dix fois que la porte est fermée, que le téléphone est raccroché, que la lumière est éteinte, etc.
C’est un travail à temps plein, mais si tous ces gestes ne sont pas faits, c’est une angoisse insoutenable qui coule sur lui comme du plomb fondu.
Le principal problème d’Harold est qu’il ne peut marcher que sur des surfaces planes, sans bordures ; c’est assez fréquent avec cette pathologie, mais très invalidant. Chez lui, il y a du lino, donc il suffit de sauter les joints. En revanche, s’il peut monter l’escalier de travers pour éviter les contremarches, il ne peut plus aller à l’étage couvert en parquet car il n’arrive pas à sauter de lattes en lattes sans déborder…
Donc, il s’est installé au rez-de-chaussée et dort dans le canapé. Seule la cuisine a du carrelage mais il est suffisamment large pour aller de carreau en carreau. La salle de bain est en lino, il reste les toilettes où les carreaux sont grands mais il y a une bordure mal placée et une contorsion est nécessaire lors de l’assise.
Pour le reste, il est autonome car il sort faire ses courses selon un parcours inamovible, mais… c’était sans compter les travaux de voirie… et la réfection des trottoirs… en toutes petites dalles. Harold ne peut plus sortir autrement qu’en allant à pied sur la route bitumée.
De ce jour, il fait une décompensation ; il fait le tour des pièces chez lui en s’exerçant à sauter les bordures. Alertée par un voisin, l’équipe psychiatrique intervient.
Il accepte une hospitalisation et commence alors une prise en charge épuisante pour nous. Le pire est le plateau des repas. La présentation des aliments qui ne doivent pas être mélangés, l’heure des repas qui n’est pas assez précise, le verre pas rempli au bon niveau, etc. La toilette est également un moment crucial, il ne prend pas de douche mais se lave morceau après morceau. A ce niveau, il ne s’agit plus de rituels tatillons, mais d’un véritable cérémonial qui monopolise la salle de bain toute la matinée.
Sinon Harold est très obséquieux ; il fait même un semblant de révérence au chef de service, mais dédaigne le “petit personnel” et particulièrement le personnel de couleur. Cela ne va pas sans friction ; il est malade, certes, mais nous ne sommes pas prêts à laisser passer des discours nauséabonds, ni des comportements blessants. Après une mise au point sérieuse, la distance est posée entre nous et il semble respecter le contrat.
Les entretiens se font dans le bureau du chef de service. Nous savions qu’Harold vit dans la maison de sa mère décédée, qu’il n’a pas d’autre famille et qu’il a une pension d’invalidité, mais au fur et à mesure des entretiens, nous apprenons une histoire incroyable. Harold était policier, il avait une femme et un fils. Un jour, il
décida de tout quitter et s'inventa une nouvelle vie. Il disparut sans laisser de trace ; son métier avait dû l’aider à construire une nouvelle identité et surtout à éteindre les pistes pour le retrouver. Je sais que c’est un fantasme de "repartir de zéro”, mais le réaliser demande une méthodologie pointilleuse et un peu sournoise. Le psychiatre est ennuyé de cette confidence, Harold s’est trop dévoilé ; rompre le silence lui semble un très mauvais signe.
Au fur et à mesure de son séjour, Harold se détend prend moins de temps dans la salle de bain et parvient à faire un tour dehors accompagné. Il faut qu’il conserve ses rituels mais il faut que ceux-ci lui laissent une marge de manœuvre tolérable.
Se sentant mieux et malgré le désaccord du médecin, il décide de rentrer chez lui avec une aide à domicile qui l’accompagne en voiture faire ses courses.
Quelques mois plus tard, il est retrouvé pendu dans son garage. Je ne sais pas si sa femme et son fils on été avertis.