
Grâce
Grâce est une femme très belle, distinguée, elle a le port altier, un cou modiglianien, des yeux céruléens, elle s’habille avec des robes aux coupes seyantes calées aux épaules, cintrées aux hanches, fluides aux genoux ; les tissus tombent magnifiquement, suivant sa silhouette, signant sa taille. Elle vivait chez elle passionnée d’étoffes et se faisait faire ses vêtements sur mesure. Sa fille nous décrit un appartement avec une pièce entière transformée en dressing avec des portants et une autre avec des rayonnages de chaussures du sol au plafond.
Par ailleurs des coupons de tissus qu’elle achetait par dizaines avaient envahi cave, salon et grenier.
Une démence vint ternir ce tableau chatoyant, et sa fille raconte qu’elle ne pouvait plus rentrer chez sa mère car elle s'empêtrait dans les lés déroulés à terre, dans les écheveaux de fils emmêlés sur les sièges, et craignait que sa mère chute ou se blesse avec les aiguilles piquées ça et là dans la moquette.
Le fait est que Grâce était perdue dans ses patrons, elle découpait ses voilages, persuadée qu’ils feraient un parfait gabarit pour sa robe du soir. Elle ne quittait plus ses ciseaux, et coupait à tout va éponges douces, torchon en lin ou papier toilette. Quand sa fille trouva son appartement avec des plumes qui volaient partout et qu’au travers de ce poulailler, elle visualisa le canapé éventré, avec plein de petits points de velours qui jonchaient le sol et s’étaient immiscés jusque dans le frigo, elle se décida à agir.
Son intégration dans la maison de retraite est évidente. Grâce est facile à vivre et toujours souriante, elle attend sur le pas de sa porte de chambre, en demandant si elle peut avoir un “petit café” et ce à 14h comme à 3 h du matin. Elle s’occupe dans sa chambre, où elle continue sans relâche de dépecer tous ses vêtements. Elle crée ainsi une robe pantalon, une sorte de haillon aux lambeaux traînant comme un appendice reptilien, elle détricote un superbe pull en cachemire et conserve les manches pour s’en faire des babouches éminemment glissantes.
Insomniaque, elle subtilise des draps sur le chariot de soin de nuit, et fabrique une robe, assez sophistiquée avec plusieurs entrées, à l’élégance certaine avec une lourde traîne, en pendeloque, doublée du dos de son peignoir de bain. Ce travail lui prend toute la nuit et telle une reine fantomatique, elle erre dans le couloir au petit matin, tenant sa canne comme un sceptre devant elle au moment où les pensionnaires sortent encore embués de sommeil. Croyant à une revenante, son voisin de chambre s'égaye en panique, et renverse le chariot du petit déjeuner avec fracas et cris de bête.
Nous avons décidé malgré les risques de lui laisser faire tout ce qu’elle aime, et même nous l’y encourageons. Les risques existent, mais nous passons souvent la voir, les unes et les autres, nous nous soumettons aux “essais” de Grâce qui a toujours un mot gentil pour la coiffure de l’une, le maquillage heureux d’une autre, les chaussures stylées d’une troisième. Avec elle, nous sommes dans un univers raffiné, avec toujours du beau à voir, de l'émerveillement à savourer.
Cependant ce qui devait arriver arriva, Grâce se prend les pieds dans une de ses créations saugrenues ; cette fois, ce sont des couches culottes qu’elle a savamment cousu ensemble pour en faire un pantalon molletonné pour l’hiver, elle s’engonce dans cette queue de sirène matelassé, agrémentée de fanfreluches, et se casse le col du fémur.
Opérée, elle remarche, mais son état se dégrade ; elle conserve le plaisir du toucher, de la vue mais ne confectionne plus de tenues extravagantes. Elle ne coupe plus, ne coud plus, mais elle touche les étoffes avec précaution, déférence, sans doute avec amour.
Lorsqu’elle s’alite, épuisée et que nous comprenons que la fin est proche, elle a à portée de main, un boutis avec surpiqûres, une courtepointe en laine peignée, un coutil en velours, un coussin en maille côtelée et des édredons moelleux. Elle touche, tripote, plie, déplie, enroule, déroule toutes ces textures avec bonheur. Les dernières heures, elle réussit à s’emmailloter dans la couette, on ne sait comment elle parvient à avoir une posture élégante, juste lascive, le nez dans la popeline, les doigts dans les mailles. Sereine, au chaud comme couvée au fond d’un nid douillet, caressée par ces plumes légères, sa respiration n’est pas saccadée, c’est un souffle, un soupir qui s’éteint sans qu’aucune de nous ne s'en rende compte.