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    Florimond

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    Florimond arrive en service de psychiatrie, accompagné de sa mère. Je le vois passer, il a 18 ans, il est imprégné d’une forte odeur d’éther et cet effluve âcre assaille nos narines. On a l’impression qu’il marche sur des cumulus moutonneux, les yeux mi-clos, une démarche chaloupée, ondulant dans le couloir, cette odeur irritante dans son sillage et persistante après son passage.
     
    Les toxicomanes (puisque c’est de ça qu'il s’agit) trouvent toujours des drogues dignes de scénario d’épouvante. L’éther n’est plus en vente libre, et n’est plus en vogue aujourd’hui mais les jeunes ont trouvé des remplaçants tout aussi nocifs pour s’éclater (au sens propre) : pilules, gaz, boissons, champignons…
     
    Florimond n’est pas différent des autres toxicomanes, tous ont les mêmes penchants, les mêmes façons de faire, le même charme aussi. Malgré qu’il soit aimé dans sa famille, son mal-être envahit tout raisonnement, l'éther le fait planer, l’anesthésie, le rassure comme le ferait un doudou.
    Il est venu pour un sevrage mais il a dû prendre la dose avant d’entrer car il est complètement stone. Cet éther inhalé envahit sa chambre, il le respire et l’expire, il a saturé ses poumons et toutes les alvéoles exfiltrent ces molécules insistantes bien que volatiles. On prend toutes ses affaires pour les donner à la lingère, on aère, et on se dit aussi qu’il ne faut pas le sortir en pause cigarette si on veut éviter un feu d’artifice.
     
    Florimond parle facilement et nous livre une manne d’informations. Les hallucinations des toxicomanes dues aux substances sont psychédéliques, mais on arrive à y trouver des thématiques importantes.
    Florimond raconte ce qu’il ressent quand il est sous l’emprise de l’éther : “Je vole, c’est de la voltige, je traverse des nuages, c’est l'apesanteur qui m’appelle”.
    Ces espaces célestes le nourrissent, l’apaisent. Il y a là quelque chose d’impalpable. Il parle même d’un magnétisme, d’ondes cosmiques mais il n’arrive pas à déterminer si l’attraction vient du sol ou du ciel.
     
    Florimond est maigre, on dirait un spectre, c’est tout juste si on ne voit pas de vapeur autour de lui. On sait aussi que son cerveau est endommagé car l’éther développe des troubles psychiatriques. Il parle volontiers mais sa voix est faible, il faut tendre l’oreille et on a presque envie de répondre en chuchotant. Tout en lui est vaporeux, arachnéen. Cela ne nous semble pas annoncer de prise solide, il nous glisse entre les mains.
     
    Progressivement, les hallucinations s’estompent, la réalité reprend sa place ; il ne les oublie pas, mais elles deviennent des envolées brumeuses. Au bout de deux mois, il a retrouvé une meilleure mine, il a repris du poids, il parle plus intelligiblement, ses
    parents souhaitent qu’il rentre à la maison. Le psychiatre et l’équipe ne sont pas chauds du tout, nous voudrions même nous y opposer car nous trouvons ce départ prématuré. Florimond va rechuter cela ne fait pas le moindre doute, on sent la fragilité, on sent qu’il n’a rien construit de musclé, de robuste, il n’a aucune vaillance.
     
    Il partit cependant et c’est un an plus tard qu’il sauta par la fenêtre d’une tour de 12 étages. Ils étaient trois jeunes embués dans l’éther mais lui seul s’envola.

     

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