
Fedora
Fedora a 22 ans, un peu de surpoids ; les traits de son visage sont épais, elle fait peu de cas de sa personne et est toujours un peu négligée. C’est une habituée de notre service de psychiatrie, elle y a ses marques, elle connaît les règles par cœur, elle retrouve les soignants, “toujours les mêmes têtes” dit-elle. Elle est internée tous les 3 mois en moyenne pour une tentative de suicide, toujours de la même façon, en se tailladant les poignets. Elle ne le fait pas toujours de façon efficace mais toujours de façon spectaculaire. Le reste du temps, elle est chez elle, elle a un mi-temps thérapeutique dans une bibliothèque et est suivie par la psychiatrie de secteur.
Elle arrive dans le service comme toujours, les deux avant bras bandés, les tenant en avant, victorieuse, un semblant de demi sourire aux lèvres.
Nous sommes tristes de ce qu’elle n’arrive pas à exprimer sa peine autrement qu’en se scarifiant. Ces bras portent des traits comme ceux que font les aviateurs sur leur fuselage, en retour de mission après avoir descendu un avion ennemi. Et c’est bien une guerre que mène Fedora. Ses cicatrices valent toutes les décorations, d’ailleurs elle les exhibe comme des trophées. Elle-même ne se lasse pas de contempler cette peau fripée rosâtre ou cartonnée selon les sites des coupures. Il y a une perversion de la situation qui ne nous a pas échappée mais avec laquelle nous tergiversons. Fedora a un léger retard mental et ses “visites “parmi nous sont une forme de réassurance dont elle a régulièrement besoin.
Cette fois, peu de dégâts, ce sont ses avant-bras et ses poignets qui sont balafrés ; elle n’a pas lésiné, ses plaies bien que peu profondes sont de véritables hiéroglyphes, on pourrait croire à des ornements tribaux bigarrés.
Au bout de deux jours, tandis que nous croyons Fedora “installée”, nous la trouvons dans le couloir, en larmes et les bras sanglants. Nous avons relâché notre vigilance avec elle et n’avons pas fouillé correctement ses affaires, elle avait une paire de ciseau dans sa trousse de toilette. Les urgences viennent suturer, sans omettre de nous regarder d’un mauvais œil puisque 2 jours avant, ils avaient déjà fait le travail…
Que Fedora fasse ce geste, “chez nous”, c’est inédit. Notre culpabilité est à la hauteur des larmes de Fedora. Le reste du séjour se passe avec une attention accrue et une mobilisation sans faille de toute l’équipe. Fedora retrouve le sourire, le “test” qu’elle nous a fait passer nous sert de leçon.
Toutefois, nous essayons de lui faire exprimer ses angoisses d’une autre façon. En séance d’ergothérapie, Agnès (l’ergothérapeute) nous explique que Fedora est très patiente, elle met du sien et fait beaucoup d’effort. Elle nous offre systématiquement ses œuvres qui ne manquent effectivement pas d’intérêt. Elle dessine avec des traits épais et les sculptures ont des formes lourdes. J’ai ainsi une figurine en terre cuite qui ressemble furieusement à une déesse d’art premier, une tête minuscule, des
seins pesants, un nombril proéminent. Arielle (l’interne) a un tableau d’une odalisque pulpeuse à la Rubens. Il ne fait pas de doute que Fedora se met en scène et justement ses dessins servent de support aux échanges. Elle n’a pas une heureuse image d'elle-même, mais elle espère dans la relation aux autres (à nous). Jusque là rien de nouveau ; cependant, nous tentons de lui expliquer que ce à quoi elle joue est dangereux… et elle rit de plaisir devant notre sollicitude.
Nous savons qu’il faut toujours considérer une tentative de suicide même si elle semble “ridicule” ; c’est toujours un appel à l’aide, même s’il n’y a qu’une pilule de prise avec la boite ouverte à côté. Combien de fois n’avons-nous pas entendu : “elle ne risquait pas de se tuer avec ça”. Si on n’écoute pas la désespérance à ce moment-là, la personne ne se rate pas la fois suivante.
Avec Fedora, nous sommes toujours très attentionnées, et ses suicides sont un mode de communication qui vaut ce qu’il vaut, mais elle n’en a pas trouvé d’autres. Nous avions essayé de la faire venir “avant” le temps approximatif des séquences d’hospitalisation mais ce fut un échec.
Au bout d’un mois, elle sortit, la tête haute, rentra chez elle. Le psychiatre devait avoir eu le nez fin car il renforça les visites du secteur.
Il n’y eut cependant pas de fois suivante parce que Fedora parvint à se tuer. Nous sommes certains qu’elle ne le fit pas exprès, elle se taillada trop fort avec un couteau récemment aiguisé et tomba sur une artère. Seule, et sans aucun doute affolée, elle n’eut pas de bons réflexes et se vida de son sang.