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    Eulalie

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    Quand je rencontre Eulalie, elle vient d'avoir 65 ans. Je sais qu’elle a un cancer intestinal très avancé et en parlant avec elle, je comprends que son principal problème est qu’elle ne maîtrise plus ses sphincters. 

    Elle est chez elle, dans un appartement sans ascenseur, coincée à un étage sans luminosité. Son état est une déréliction totale. Sa fille ne peut la visiter que le week-end, en cause un travail, des enfants et une maison éloignée. Eulalie peut aller et venir dans son appartement, mais son état ne lui permet plus de sortir. Elle est seule face à une maladie sauvage, cannibale. 

     

    L’image dégradée d'elle-même lui pèse (c’est un euphémisme), elle en parle à mots couverts, elle se dérobe et endure. Elle se voit finir entre ses 4 murs, abandonnée, en fait, elle est en panique. 

    Sa détresse est visible dans son regard, les yeux parfois fixés sur l'interlocuteur, à la recherche d’une boussole et pourtant, je la trouve polie, policée même. Je pense qu’elle ressent une honte indicible de ce que lui fait son corps, sans doute proche d’un sentiment de trahison.  

     

    Cette impression est confirmée lorsqu’elle intègre la structure de soins. Elle est rassurée d’être entourée de soignants disponibles 24h sur 24h. 

    Les premiers jours, elle fait l’effort de prendre ses repas au restaurant, puis au bout de quelques semaines, elle dit craindre que “ça ne tienne pas”, “que ce ne soit pas convenable”, “qu’elle ne puisse rien retenir”. En fait, nous la changeons avant et après le repas mais, sans le dire, elle craint d’infliger l’odeur excrémentielle qu’exhalent ses fèces. 

    Tout son appareil digestif est touché et nous savons qu’effectivement “cela ne tiendra pas” plus de deux mois. 

     

    Eulalie se cloître dans sa chambre, résignée, ne voulant importuner personne. Les aides soignantes se relaient pour la changer plus souvent et tenter ainsi de maintenir une image digne d’elle même. Annie, la lingère, vient la voir pour lui assurer que ses affaires sont entre de bonnes mains et qu’elle peut abuser du panier à linge (ce qu’elle n’ose pas faire). Sa fille vient une fois par semaine, Eulalie dit qu’elle ne veut pas qu’elle se dérange puisque nous nous occupons d’elle. 

     

    Je viens donc dans sa chambre tous les jours (en semaine) passer au minimum une demi-heure avec elle. Au début, elle est dans son fauteuil puis à la fin, assise dans son lit. Je ne veux pas la laisser seule car je comprends qu'au-delà de son problème physique, elle a besoin de réassurance puisque son avenir lui est invisible. J'espérais qu’elle poserait une question sur sa maladie ou, au moins sur son état (qui empire), mais elle n’en posa jamais aucune. 

     

    Mes premières visites, elle semble étonnée et sur la réserve, je pense qu’elle craint que je lui énonce des choses qu'elle ne peut entendre. 

    Puis elle se met à m’attendre (je venais toujours à la même heure). A chaque fin de ma visite, elle me dit qu’elle me remercie de prendre du temps pour elle… et elle me demande de fermer la porte derrière moi. 

    Elle n'aborde jamais le sujet de sa maladie, elle n’a jamais posé de question, ni sur le diagnostic, ni sur un traitement (qu’il n’y a d’ailleurs pas) et encore moins sur une durée. Je pense qu’Eulalie ne peut pas réaliser ce qui va être sa fin de vie, elle ne peut pas perdre le contrôle, elle tient bon, s'arc-boute, elle contient et retient tout ce qu’elle peut. Ses diarrhées épouvantables font ce qu’elle ne parvient pas à faire : se répandre, déborder, la submerger, c’est comme si sa vie se déverse par son anus, comme si ses humeurs s’éjectent par ces muqueuses enflammées. 

     

    Pendant toutes ces visites, elle ne dit rien, ce qu’elle a peut être entrevu, peut être amorcé, peut être même compris, n’est de toute manière pas dicible. Elle parle quand même un peu de ce qu’elle ressent ; de sa fille pour laquelle elle s'inquiète... du soleil qu’elle voit au travers de ses voilages mais qu’elle ne veut plus faire entrer dans sa chambre, des soignantes qui viennent la changer de plus en plus souvent, des aliments qu’il faut qu’elle arrête de manger puisqu’elle ne garde plus rien.  

    Un matin, elle exprime une envie de banane, nous nous empressons de combler la seule demande qu’elle n’ait jamais exprimée (je crois même me souvenir que n’ayant pas de banane sous la main, c’est la secrétaire qui courut au supermarché). La bouchée de banane, lui fait d’abord l’effet d’une cuillère de beluga, puis provoque un spasme et est éjectée avec fracas. Eulalie ne formula plus aucune demande, d’aucune sorte. 

     

    Son psychisme ne peut s’exprimer davantage sans mettre en danger son intégrité. Il y a donc beaucoup de silence, ce n’est pas un silence monacal, ni même de compassion, il y a juste ma présence en apesanteur. Je sais qu’il ne faut pas rassurer, ce serait vain et déplacé, elle accepte ma présence parce qu’elle est dépourvue d’intention et mon regard parce qu’il est attentif.  

    A la fin, elle ne parle plus du tout mais parvient à me sourire, sauf une fois où elle me demande si je suis là demain (je pense qu’elle était perdue dans les jours de la semaine). Je réponds affirmativement et elle fait une mimique entendue. Elle ferme les yeux et meurt le lendemain au petit matin avant mon arrivée. 

    Elle ne voulait pas savoir, mais elle savait que je savais, elle savait que j’étais là pour elle. Être une sorte de passeur, cela peut parfois suffire à apaiser. 

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