top of page

    Doris

     

    Doris a 88 ans, elle entre en maison de retraite suite à une hospitalisation prolongée due à des fractures ; elle arrive avec une escarre monstrueuse à l’ischion (fesse) et une à chaque talon.
    Doris a une personnalité très attachante, souriante ; elle nous remercie pour tout, elle est toujours prête à s’inquiéter pour nous, demande des nouvelles de nos enfants, nous dit de partir en repos plus souvent, nous appelle tous “mon petit”, etc. L’un des deux chats (Amy) passe du temps sur ses genoux et son ronronnement instille à Doris une aura de madone ; elle a la même détente intérieure qu’une mère couvant son enfant.  Doris est notre soleil levant.
    Elle trouve tout formidable, la nourriture est “copieuse”, nous sommes “épatants”, l’endroit est “charmant”. Nous sommes conquis.
     
    Nous lui expliquons que nous allons ensemble guérir ses escarres, et là, une autre Doris apparaît même si elle garde le même sourire, le même liant, la même rondeur.
    - Ce n’est pas la peine de vous donner tant de soucis, mon petit, je ne vais pas vous embêter très longtemps, il est grand temps que je parte.
    Évidemment, nous pensons parvenir à lui faire retrouver une humeur moins morose.
     
    Nous n’avons plus d’escarre depuis des années dans nos services ; nous avons le savoir-faire, le positionnement alterné, les matelas à air, la nutrition adaptée et les soins. Nous sommes certaines que Doris va guérir, on se dit “qu’on en a vu d'autres".
    Nous fanfaronnons moins quand nous découvrons l’étendue des dégâts. L’escarre fessier est au dernier stade, on voit parfaitement l’os au fond de la plaie et on peut y entrer le poing. La bonne nouvelle, si on peut dire, est qu’il n’y a pas d'infection ; la plaie est propre (entre nous on dit le cratère). Je comprends pourquoi Doris semble peu souffrir, c’est tellement profond que la sensibilité superficielle est anéantie dans le vide. Les escarres talonnières sont moins graves mais on voit tout de même les tendons apparaitre. Le travail va être fastidieux, long et pénible mais notre motivation est intacte.
     
    Il faut des mois pour parvenir à un résultat, et surtout il faut que Doris soit partie prenante. Nous développons des trésors d’idées pour la faire manger plus qu’elle n’aurait envie, elle trouve que les assiettes sont trop remplies, elle dit que c’est de la nourriture gâchée. Arthur, le chef des cuisines qui fait des gâteaux pour les goûters, est sollicité pour enrichir les crèmes au café qu’elle affectionne. Pour son anniversaire (il fait toujours un gâteau pour les résidents), il fait une pièce montée, “spéciale Doris”, comme pour un mariage, je ne sais pas ce qu’il lui a pris. Toujours est-il que Doris, d’un naturel timoré, ne sait plus où se mettre.
    En plus, même si les choux sont excellents, il faut enlever un par un toutes les parties de caramel dur puisque aucune dentition présente ne peut s’attaquer à une
    telle sucrerie. Les aides soignantes bougonnent mais Doris mange au moins 4 choux remplis de crème bien riche et Arthur est fier comme Artaban.
     
    En quelques mois, des progrès sensibles nous dopent pour mettre les bouchées doubles car Doris remarche avec le kiné. Nous prenons des photos, mesurons (au sens propre) les plaies, la cavité se referme, et le médecin qui était soucieux, au vu des photos, et incrédule devant ce qu’il appelait notre “euphorie hystérique", nous félicite de notre obstination. Doris aime bien qu'on soit près d’elle et comme les pansements durent plus d’une heure (et sont parfois à refaire dans la journée s’ils sont souillés), Doris nous voit beaucoup !
     
    Cependant, sans que l’on trouve une quelconque raison, Doris perd son sourire, dit que cela suffit, qu’on ne doit pas prendre tant de temps, etc. On a beau tenter de lui faire partager notre “euphorie”, elle hausse les épaules, et tout le travail des mois passés se détruit en quelques jours. J’avoue que nous avions mis un tel entrain à guérir ces plaies, nous étions tellement certaines que cette fichue caverne allait se combler (il ne restait plus qu’une plaie superficielle), que de voir tout s’effondrer (au sens propre puisque la plaie s’ouvre et se creuse de nouveau) nous mine, et nous détruit aussi. En quelque sorte, nous en “voulons” à Doris de se laisser aller juste à ce moment-là. Elle nous dit :
    - Mais mon petit, je le savais bien moi, ce n’était pas possible puisque c’est mon heure de mourir.
    Se passent quelques semaines de désespérance où Doris ne se donne même plus la peine de faire semblant et la situation se détériore.
    La chatte Amy qui dormait avec elle toutes les nuits, passe maintenant aussi ces journées avec Doris.
     
    Puis un jour, elle me fait appeler et me dit :
    - Je pensais que c’était plus facile de mourir mais ça ne vient pas, à croire qu'il ne veut pas de moi là-haut. Et donc, il faut que vous me fassiez une piqûre pour que je parte plus vite.
    Voilà ce que je crains le plus au monde.
    - Doris, il faut en parler au médecin,
    et elle me répond en même temps qu’une érubescence envahit ses pommettes et son cou :
    - Mais bien sûr que je lui ai demandé et il ne veut pas, il m’a expliqué la loi mais j’ai ma tête et j’ai bien le droit de savoir ce que je veux tout de même !
    - Je suis là pour soigner et je n’ai pas le droit de vous aider à ça, vous le savez bien.
    - Allez mon petit, faîtes-le pour moi,
    et elle ajoute sans malice aucune :
    - Je ne dirai rien à personne (ce qui est savoureux vu hors du contexte).
    - Doris, je vous promets que nous serons toutes là pour vous à tout instant, mais on ne peut pas faire ce que vous demandez ici, il faut partir à l’étranger et…
    - Je me fiche d’aller à l’étranger, moi c’est ici que je veux mourir et tout ça n’est pas normal.
    Le ton est tranchant, la chatte se sauve d’un bond.
    Fin de non-recevoir.
    Je reste un moment avec elle, je ne sais que dire, d’autant plus qu’elle est tellement énervée, cramoisie, qu’elle risque bien de me faire un infarctus, un AVC ou quelque chose de ce genre ; mais rien, Doris est plus solide qu’elle ne croit.
     
    Cette demande se réitère sans cesse. Dès qu’elle voit passer le chariot de médicaments elle demande :
    - Alors mon petit, toujours rien pour moi ?
    Le poids de cette demande, par ailleurs  authentique, nous fissure, nous corrode comme la rouille finit par venir à bout d’un mécanisme bien huilé, comme un acide qui dissout nos raisonnements.
    La fin de vie de Doris est triste parce que cette attente dure, ses plaies se maintiennent mais nous sommes éreintées de ce travail de Sisyphe. Même Amy se lasse et ne vient plus voir Doris qui s’aigrit.
     
    Effectivement, Doris est un roc car malgré son état, cette volonté de mourir la maintient en vie. C’est curieux de le dire comme ça, mais tout se passe comme si cette énergie, trop abondante, empêche un lâcher prise serein.
    Nous tentons de l’apaiser, mais elle s'énerve encore plus, et il faut plus d’un an pour qu’elle parte, et encore, les plaies devenant dramatiques, le médecin prescrit de la morphine qui l'aide enfin à lâcher.

     

    bottom of page