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    Cora


    L’histoire de Cora est courte : elle n’est restée parmi nous que 3 mois. Elle a 84 ans et est amenée par son fils Anton, qui l’a “descendue” de Paris pour qu’elle soit proche d’eux (sa femme et lui viennent de prendre leur retraite et s’installent dans le sud). Je comprends que Cora ne vient pas exactement de son plein gré. Cela est interdit dans les protocoles d’entrée en Ehpad, la résidente doit être consentante, mais un “dignitaire” local, ami d’Anton, très connu dans la région, a “arrangé” cette entrée, comme si c’était une faveur.
    Cora ne voit pas du tout la faveur et ne l’entend pas de cette oreille, mais elle dit ne pas avoir eu le choix puisqu’elle ne pouvait pas rester toute seule à Paris.
     
    Elle me fend le cœur ; à elle toute seule, elle représente l'archétype de la vieille dame sympathique, une frimousse avenante, des yeux rieurs, elle porte tous les  jours une lavallière (je croyais que ça ne se faisait plus…) ; elle a dans son sac un poudrier qui ne la quitte pas et elle se repoudre le bout du nez à tout instant comme si elle avait, comme appendice nasal, un phare émettant un S.O.S. en morse.
     
    Ses cheveux sont mis en scène par une mise en plis que j’imagine hebdomadaire, ils sont savamment crantés et sont blancs irisés de bleu. (Qui m’aurait dit qu’il existait encore des shampoings donnant des reflets bleus ?). Elle est replète, gironde même, et sûrement bonne vivante.
    Elle me dit être “coquette”, aimer les belles choses, “mais sans chichi”. J’adore ces mots tout droits venus de son époque. Elle dit qu’on lui raconte des “balivernes”, des ”sornettes”, et des “quolibets”, qu’il y a du "tintamarre" dans le couloir, que le kiné est un “freluquet”, le médecin un “godelureau” qui ne pense qu’à “courir le guilledou”.
    Cora est déracinée au sens propre, elle nous raconte sa vie parisienne avec passion et nous nous sentons un peu les bouseux de la campagne éloignée de la culture et de là où il faut être (“the place to be” !!)
     
    Nous prenons le pari de la faire changer d’avis. Nous prévoyons une sortie théâtre, des visites touristiques mais nous sommes mis à l’index, gentiment mais fermement. Nous lui donnons une place à table à côté d’une ancienne parisienne mais rien n’y fait ; Cora trouve que nous sommes "épatantes", mais qu’elle n’est pas à sa place. Anton vient la voir une fois par semaine mais, à notre étonnement, ne l'emmène nulle part. Ils restent à bavarder dans le salon puis il repart.
    Nous tentons de discuter avec elle sur le choix d’un Ehpad dans la région parisienne mais elle décline car “c’est beaucoup trop cher”.
     
    Nous nous doutons bien que Cora ne va pas faire de vieux os parmi nous, mais nous ne nous attendions pas à ça, si vite.
    Un matin, elle renvoie son petit déjeuner et dit :
    - J’arrête de manger, et dîtes-vous bien que ce n’est pas “une toquade” ; je veux mourir.
    Je lui explique :
    - On ne meurt pas comme ça si facilement, c’est très pénible.
    - Mais non, moi, ce ne sera pas long.
    Logiquement, vu ses réserves, j’avoue ne pas m'inquiéter outre mesure si elle passe un ou deux repas.
    Son fils essaye de la raisonner, le médecin (“ce godelureau") la gronde, Arthur lui apporte une religieuse au chocolat (normalement elle devrait craquer), et contre toute attente, elle tient bon.
    Elle accepte de boire un peu de tisane (à condition qu’elle ne soit pas sucrée car elle est fine mouche), et c’est tout.
     
    Nous ne pouvons pas forcer une personne et, encore moins, se battre avec elle pour mettre une perfusion. Anton et le médecin pensent que ça lui passera mais je suis inquiète. Cette obstination est de mauvais aloi et, à son âge, des troubles peuvent être rapidement irréversibles.
    Nous passons beaucoup de temps avec elle, pour rien, car nous sommes complètement impuissants. Elle nous sourit, dort beaucoup et on comprend qu’elle s’éteint.
    Ce qui me semble surréaliste, c’est de la voir dépérir, de savoir qu’elle va décéder dans quelques jours et de continuer à lui proposer (au cas où) toutes les soupes et les desserts possibles que notre Arthur se démène à faire. Entre les éclairs, les crèmes caramel, les blancs en neige et la mousse au chocolat, on tente l’impossible ; elle est environnée d'odeurs appétissantes, de tentations sucrées mais elle reste impassible, déjà détachée.
    Tout le monde trouve normale la puissance de cette volonté, je suis confondue.
     
    Mais la situation va se pourrir davantage (si c’était possible). Cora est tranquille dans sa chambre, nous passons régulièrement la voir. Antoine arrive en courant, essoufflé et trépidant comme un vibrion :
    - Vite, venez voir chez Cora, son fils déménage les meubles !
    J’avoue ne pas saisir.
    - Mais et Cora ?
    - Mais justement, elle est dans sa chambre !
    Je cours mais Anton a déjà embarqué la commode. Je l’apostrophe :
    - Mais que faîtes-vous ?
    - Ben, maman va bientôt mourir, alors je m’avance un peu pour le déménagement…
    - Et elle ? Vous avez pensé à elle ? Elle est dans sa chambre tout de même !
    - Oui, bah, elle ne se rend plus trop compte là.
    Bien sûr qu’elle se rend compte. Je me transforme en furie et le fiche dehors.
    Je crois que c’est la première fois (et heureusement la seule) où je me comporte ainsi avec une famille.
     
    Inutile de dire que pour Cora, il n’en faut pas plus, elle est partie le surlendemain. Elle n’a rien dit, c’est juste son cœur qui a lâché (dans tous les sens du terme). Au moins, elle n’est pas partie seule puisque nous avions eu deux autres décès la veille.
     

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