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    César


    César a juste 58 ans, un cancer du poumon et des métastases. Il dit bien qu’il avait une radio des poumons avec une ombre… mais elle est restée dans le coffre de sa voiture pendant près d’un an... sans jamais s’en préoccuper. Il n’est jamais allé consulter avant d’avoir des difficultés à respirer et une toux envahissante. C’était trop tard, bien trop tard pour une quelconque thérapie.
    Lors de l’entretien avec le médecin il comprend que c’est un cancer, mais il ne demande rien du temps qui lui reste, malgré les perches tendues.
    La règle est de ne livrer des informations que si elles sont demandées. César a 3 mois de vie devant lui. Peut-être le devine-t-il, mais ne le demande pas. Il rentre chez lui et prend rendez-vous avec son notaire.
     
    Puis vient le moment où les quintes de toux l'étranglent, les glaires le font suffoquer. Frisant l’étouffement, il est hospitalisé en service d’oncologie, il est calme, accorte, il demande à sa femme de lui apporter les poèmes en prose de Baudelaire, il est heureux de la visite de ses enfants, il regarde la télévision.
    En fait, tout est de la mise en scène destinée à sa famille. Il ne lit aucun poème (qu’il connaît par cœur de toute façon), il fait avancer son marque page au gré des visites, il ne regarde pas la télévision, il la fixe mais c’est tout.
    Dès leur départ, son regard erre sur le mur en face du lit. Les soignants tentent des contacts, sans succès. Les séances d’aspirations trachéales sont traumatisantes, il en ressort tel une loque, exsangue, aplati.
     
    Puis il raconte un rêve, puis un deuxième, et tous les matins nous avons notre moisson. Ce qu’il ne parvient pas à exprimer par les voies conscientes sort la nuit.
    Le premier rêve est raconté avec enthousiasme :
    - Je suis sur mon balcon (de sa maison) et on vient me chercher ; il y a plein de gens qui me demandent, ils sont habillées en blanc, mais je n’entends pas bien ce qu’ils disent. Je pense qu’il faut que je descende, mais plutôt que de prendre l’escalier ils m’invitent à sauter, et là je me réveille, avouez que c’est bizarre pourquoi sauter ?
     
    Oui, pourquoi ? Ce premier rêve sous forme de question est un début de prise de conscience. Il nous dit clairement, à nous les soignants (habillés en blanc), qu’on lui en demande beaucoup, de sauter le pas de la compréhension, et qu’il a besoin d’aller pas à pas, marche après marche.
    Les rêves sous forme de questions durent plusieurs jours comme s’il fallait du temps pour métaboliser.
    Puis apparaît une autre forme de rêve :
    - J’ai vu ma mère (décédée) en rêve, elle me caressait la tête.
    Et il ajoute :
    - C'est bizarre parce que ma mère n’était pas du genre à faire des câlins.
    - Et que ressentez-vous.
    - Ça me faisait du bien.
    A partir de là, il rêva souvent d’une personne de son environnement professionnel qui était décédée.  Il s'agissait d’un commercial avec qui il avait été lié d'amitié et qui était décédé après une “longue maladie”, et avec qui il parlait “à bâtons rompus”.
    - Je l’ai vu, il avait l’air en pleine forme, pas du tout malade et il me disait qu’on allait partir en vacances ensemble,
    et il ajoute :
    - C’est n'importe quoi !! Ceci dit, j’aimerais bien partir en vacances mais que dirait ma femme !
    On lit César comme dans un livre ouvert.
    Ces rêves se répètent toutes les nuits, à peine différents (toujours un départ et toujours sans sa femme), il nous le raconte comme une histoire qu’on répète sans se lasser pour maîtriser l’excitation plus que la subir.
     
    Puis vint un autre rêve qui le laissa perplexe :
    - Je suis dans ma maison, il y a toujours du monde en blanc un peu partout mais je ne m’en occupe pas, ils font comme s’ils étaient chez eux. Moi, je fais ma valise mais je ne sais pas quoi mettre dedans, et cela me rend mal à l’aise, je cherche partout ma casquette et je ne la trouve pas.
    Le rêve semble plutôt être un cauchemar.
    Quand la personne ne peut pas voir sa fin de vie arriver, le rêve devient un moment de lucidité, une faille du temps. Par le biais du rêve, la conscience met en scène la situation, cherche, fouine et trouve des solutions. Le rêve électrifie les connexions corticales, et ce qui échappe à la conscience est perçu par l’inconscient. César, prolixe en la matière, fait d’autres rêves, toujours en faisant émerger à sa conscience une petite partie de ce qui l’attend sans pour autant dévoiler le tout :
    Il y a des caisses dans ma maison puisque je vais déménager, mais des cartons de déménagement en bois, pas en carton,
    et il ajoute :
    c’est curieux, c’est beaucoup trop lourd une caisse en bois, est-ce que c’est vraiment pour déménager ?
     
    Ses proches veulent qu’il parte au plus tôt, et nous tannent pour lui donner ce qu’ils appellent un “cocktail” ; car César est devenu sec, sépulcral, la peau dessinant les os. Des quintes de toux le dévorent, l’écorchent, mais lui ne demande toujours rien, seule son activité onirique le fait avancer. Petit à petit, la conscience mollit, devient poreuse et laisse passer la vérité de la situation, si difficile à percevoir.
    De rêve en rêve, il peut ainsi progressivement assimiler, réaliser qu’il y a une fin proche. Il faut respecter le temps de la conscience. Il ne faut pas craindre les paroles hésitantes, les conversations incertaines qui semblent être une corde tendue ou un élastique trop serré.
    César meurt en pleine nuit, on espère en plein rêve.

     

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