
Casper
Casper est prêtre. Il a 85 ans et est en maison de retraite.
Suite à une dégénérescence maculaire qu'il n'a pas soignée à temps, il est quasiment aveugle. Il tâtonne et voit un peu de luminosité mais l’essentiel de sa vue se passe dans les ténèbres.
Toute lumière lui semble coruscante, il ferme volets, rideaux et vit dans une semi-obscurité. Il n'a pas de problème auditif, mais tout bruit le dérange, et il se protège en se tenant dans sa chambre la plupart du temps.
Sa volonté est de ne manger que le strict nécessaire au maintien de la vie, il mange donc avec parcimonie, et sa maigreur le fragilise. N’ayant aucune réserve, son corps est toujours en hypothermie, sa peau pèle, se délitant en petites écailles par manque de nutriment et, il a beau se couvrir comme un oignon avec ses oripeaux, qu’il ne veut changer pour rien au monde, on le trouve souvent réfugié, debout, contre le radiateur, en recherche d’énergie. On lui a proposé de mettre son fauteuil à côté de ce radiateur, mais non, il voulait être tout contre et debout. On se dit que s’il continue ainsi, il va être sujet à dessiccation, s’évaporer à siccité et s’effriter.
Il mange peu et le moment du repas est une course contre la montre. Il arrive à table pile à midi, le pain et la serviette sont à un endroit précis et les plats lui sont donnés avec la description détaillée du contenu et de l'agencement de l'assiette. Après avoir récité son bénédicité, il mange en ayant retenu ce qui a été dit et (même s’il laisse les trois-quarts dans son assiette) il réussit à manger sans mettre une miette de côté. En revanche, si le service prend du retard, il se lève et rentre dans sa chambre à 12h20 tapantes. Comme il n'a l’heure que dans sa chambre avec un réveil parlant, on suppose qu’il a une horloge greffée dans son cerveau pour bondir hors de table à l’heure dite.
Cette maigreur et la façon de se mouvoir, toujours en rasant les murs, font de lui une silhouette hyaline, gracile avec ses hésitations, ses arrêts et ses reprises, une sorte de funambule précautionneux.
Ce choix de vie claustral et cette ascèse assumée sont respectés. Même Antoine qui l’a tout de suite surnommé « notre troglodyte » est très attentionné ; il va vérifier plus souvent les robinets et régler l’eau chaude pour qu’il ne se brûle pas ; il lui a mis des prises aux volets pour qu’il puisse les manœuvrer plus facilement, etc.
Parfois sa maigreur nous inquiète, on pense que sa foi le consume, mais son corps s’est habitué à cette austérité car ses résultats biologiques sont bons.
Plusieurs fois je lui ai demandé s’il rêvait, s’il se souvenait d’un rêve. Il ne m’avait répondu qu’une seule fois :
- Ah oui, j’ai rêvé que j’étais avec des amis à un banquet, ils étaient tous là autour de moi.
J’ai failli pouffer et me retint parce que même s’il ne me voit pas, il sait par le ressenti. Tout de même, rêver d’un banquet quand on ne mange pratiquement rien et avec des amis qu’il n’a pas, ça me semblait fort de café.
Je m’en étonne devant lui mais il ne fait aucun commentaire.
En fait, de ce jour là et avec ce rêve qui ressemblait fort à la cène avec les apôtres, je me dis que Casper se suffisait à lui même, et que s’il rejetait l’extérieur, ce n’était que sa façon d’être à lui, centré sur lui-même.
Malgré tout, je gardais en tête de faire quelque chose de ce rêve. Il se trouve que plusieurs fois par an, nous faisons une fête en invitant famille et amis des résidents à un repas dans le jardin. Ces moments sont détestés par Casper qui n'a pas de famille (ou plutôt qui a interdit à sa cousine lointaine de venir), qui exècre le bruit et qui n’est pas à son aise en société. Pour ces résidents, nous concoctons un plateau en chambre.
Je m'occupais du plateau de Casper.
Je lui fis 3 plateaux : un plateau apéritif avec le verre de mousseux, les verrines et les canapés, un plateau “barbecue” avec viande, légumes et les différentes sauces accompagné d’un verre de vin rouge (il prend toujours un verre de vin rouge le midi) et un plateau sucré avec petits fours, fruit glacé, le tout dans un ordre facile de gauche à droite.
Je pars avec un chariot et mes 3 plateaux. Une fois dans sa chambre, je mets une nappe sur sa table (en l’ayant débarrassée, mais avec son accord, et en faisant un dessin de l'ordre dans lequel chaque objet est posé) et lui installe les plateaux en expliquant au fur et à mesure. Je lui fais même toucher les 3 plateaux en lui disant qu’il n’a plus qu’à déplacer sa chaise de gauche à droite... et je me sauve vite de façon à ce qu'il trouve tout cela normal.
Prise par ailleurs au moment où les agents passent débarrasser, je ne suis pas retournée dans la chambre, mais ils me dirent avoir trouvé les trois plateaux rangés l’un sur l’autre tout prêts à être enlevés, et que Casper a presque tout mangé. Ils m’assurent avoir bien remis la table en l’état en respectant le dessin.
A chaque fête nous lui avons fait un “banquet”, à chaque fois il dit que c’est beaucoup trop et à chaque fois il s'empiffre quand même.
Casper a ainsi vécu quelques années, seul avec sa foi et ses “amis” dans sa tête. Il ne voulait pas qu’on s’occupe de lui, il ne voulait rien devoir à personne, il voulait être insignifiant, il vivait chichement et il est mort comme il a vécu. Il a juste glissé le long de son radiateur.