
Arsène
Arsène à 37 ans, atteint du Sida, il en est à son 12ème séjour à l'hôpital, mais cette fois en soins palliatifs. Il est attendu, il est censément “prêt” (autant que faire se peut). Son ami Abélard est avec lui, ses parents sont très présents, tout à été discuté, organisé.
Il est blanc, léger et froid comme un flocon, son calme correspond d’ailleurs à l’atmosphère d’une forêt enneigée, on entre dans son silence comme on entre dans un monument où dort un écho. Arsène arrive, majestueux, comme pesant la gravité du moment. Chaque arbre, endimanché de blanc, bénit son passage d’une branche poudreuse, Arsène a un art consommé pour se tenir droit, sa main décharnée tient nonchalamment son menton, les doigts se croisent et glissent et on fait semblant de ne pas voir le moment où la tête roule.
Malgré sa faiblesse, il a le regard émerveillé d’un enfant qui va de découverte en découverte. C’est incroyable cette façon qu’il a d’être presque intéressé par sa fin de vie, ce qui va se passer, ce qu’il va trouver. Il a posé beaucoup de questions quand il a compris qu’il ne survivrait pas et maintenant, nous le voyons, son front blanc englouti dans l’oreiller blanc, les mains aplaties sur le drap, parvenant à nous sourire et même tentant un rire qu’il ne parvient pas à extraire de sa gorge.
Nous le voyons finalement peu car Abélard est là à demeure, il a pris un congé d'accompagnement et c’est leur moment.
Malgré tout, Arsène rêve et voilà son premier rêve :
- Il faut que j’aille chercher la voiture que j’ai déposée dans un parking. Mais c’est très loin et il faut que je prenne le métro. Je ne me trompe pas de ligne, mais ça me semble sans fin, tous ces couloirs, les escaliers et puis les changements, les rames, je suis épuisé et j’ai l’impression que je ne vais pas y arriver et puis finalement, je retrouve le parking et la voiture. Ce n’est pas exactement ma voiture parce que celle-là est noire et familiale. Et là je me dis : heureusement que je l’avais prévenu (Abélard) que je rentrerai tard et qu’il ne m’attende pas pour dîner.
Arsène me demande :
- Est-ce que c’est un bon rêve ?
- Tout dépend de l’état émotionnel dans lequel vous étiez.
Il réfléchit puis me dit :
- J’étais fatigué, c’était laborieux mais j’étais bien parce que, finalement, Abélard ne s'inquiétait pas.
- Alors dans ce cas, c’est un bon rêve.
Le lendemain, presque le même scénario :
- Je suis dans la voiture, ce n’est toujours pas la mienne mais c’est comme si c’est la mienne. Je pars, c’est moi qui conduis et je me rends compte qu’Abélard n’est pas là. Je me demande si je l’ai prévenu que je ne suis pas là et je ne suis
pas sûr.
Et Arsène ajoute :
- Je ne suis pas sûr que c’était bien car j’étais un peu inquiet cette fois.
- Et pourquoi étiez-vous inquiet ?
- Est-ce qu’Abélard était prévenu ?
Alors j’arrête ce que je fais, je le regarde droit et lui répond :
- On est d’accord qu’Abélard est prévenu, vous avez beaucoup parlé ensemble n’est-ce pas ?
- Oui c’est ça, il est prêt.
Il se passe deux jours sans que je vois Arsène car je suis en congé. A mon retour, Arsène a oublié le rêve de la nuit passée, sauf qu’il me dit que c’est “encore cette grande voiture noire avec ce grand coffre” ; et il ajoute : “un peu ridicule mais très confortable.”
Il est mort la nuit d’après dans les bras d’Abélard.