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    Amber


    Amber est américaine, mariée à un français ; elle a 34 ans et est en clinique privée dans un quartier chic de la capitale. J'y fais ponctuellement un remplacement de nuit pendant une semaine.
     
    Amber attend son premier enfant, c'est une fille qu'elle veut appeler April. Amber est suivie pour des crises d'éclampsie. Ce sont de fortes poussées tensionnelles qui peuvent faire souffrir le bébé. L'accouchement est déclenché cette semaine sous haute surveillance.
    Je croise son mari et sa sœur. La ressemblance entre les deux sœurs est troublante, à tel point qu’on pourrait les croire jumelles. Elles me disent avoir un an d’écart mais au-delà de l'apparence physique, la diplopie touche aussi leurs mimiques et leurs expressions. Tout est en miroir et les voir ensemble est proprement renversant.
     
    Amber est très belle, elle a le teint diaphane des blondes, les yeux bleus et une  chevelure extraordinaire, des boucles longues, des loopings qui suivent le moindre de ses mouvements et qui réagissent comme les vibrisses des chats et des chevaux en frémissant à un frêle cillement.
     
    Amber est au lit depuis des semaines, sans pouvoir se lever. Tout se fait au lit et cette vie dans 90 cm X 190 cm n’est pas réjouissante. Malgré tout, ses cheveux  sont toujours en place, ils forment une sorte d’équilibre naturel, une dolence coulante comme si elle sortait de chez le coiffeur. Pas d'épis malencontreux, des sables mouvants alourdis par la masse pesante qui dodeline en une danse chaloupée.
     
    L’accouchement est prévu le lendemain, et, comme toute femme qui arrive au bout de sa grossesse, elle est épuisée et a surtout hâte de retrouver la station debout pour enfin pouvoir voir ses pieds.
    Je regarde son dossier parce qu'elle a une perfusion et une grosse surveillance en plus de la préparation à l'accouchement.
    Son cas est très sérieux.
     
    Pour le moment, Amber n'a qu'une seule chose en tête, c'est de laver ses cheveux. Cette demande itérative peut sembler inappropriée mais il faut imaginer des semaines d’alitement et les envies de bains qu’elle doit avoir.
    - Ça fait des jours et des jours qu'on me promet un shampoing et je ne vois rien venir.
    L'important est qu’elle se sente bien, pour affronter la journée du lendemain. J’essaie de m’organiser car un shampoing au lit demande du matériel et une installation particulière et par dessus tout, sa position doit rester confortable.
    Je finis tous les soins de l’étage et ce n’est pas très orthodoxe, mais c’est à minuit qu’Amber a son shampoing au lit.
    J’ai droit à un concert de remerciements emphatiques comme seuls les américaines arrivent à faire, transformant en pièce de théâtre des  scènes de la vie quotidienne avec force “waouh” et “c’est fooormidable”, “eeeextraordinaire”, le tout avec son accent guttural new yorkais.
     
    Je passe la voir au petit matin, elle dort tranquillement, les cheveux brillants déployés autour de son visage serein ; je dois lui prendre ses constantes et la réveille. Elle me dit
    - J’ai fait un rêve bizarre.
    - Ah bon ? Pourquoi bizarre ?
    - Je voyais April me faire coucou avec son petit bras et je lui répondais.
    - Et en quoi c’est bizarre?
    - Je ne suis pas sûre que c’était un bonjour; c'était plutôt comme quand on se quitte, c’était un coucou d’au revoir.
    Et très vite, Amber se détourne, change de sujet et me demande le résultat de sa tension… qui n'est pas bonne du tout.
     
    Je ne revis pas Amber qui décéda pendant l'accouchement.
    Ce fut un séisme dans l’équipe et sûrement un cataclysme familial.
    Le bébé était bien une fille appelée April. Elle fut sauve et j’ai croisé peu après son père accompagné de la sœur d’Amber, tenant April emmitouflée dans ses bras. L’impression de superposition fut certes déconcertante mais l’image était porteuse d’espoir.

     

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