
Aliénor
Aliénor a 18 ans. Elle arrive dans le service de psychiatrie à la suite d’un placement pour péril imminent (placement régi par la loi) après 3 tentatives de suicide très graves, coup sur coup et à une semaine d’intervalle.
Une telle détermination n’est pas de bon augure. Une armada de soignants a tenté de démêler les causes possibles à ces gestes, mais rien ne donne une once de début de piste d’explication, ni dans la famille, ni à l’université où elle vient de commencer un cursus, ni avec ses collègues de volley où elle joue, et pas de petit copain connu depuis plusieurs mois.
Elle refuse les traitements et bien que non médiquée, elle arrive en marchant comme un automate, les cheveux épais et longs lui cachant le visage (et surtout les yeux) pas vraiment opposante, pas butée, mais amorphe et désintéressée par ce qu’on lui dit.
Dépression ? Schizophrénie ? Mélancolie ? Problème physique ? Tout est évoqué. Pour nous, ce qui est important est ce qu’elle nous donne à voir, et justement, elle apparaît ramassée sur elle-même, mutique et complètement enfermée dans ce qui pourrait bien être un délire. Elle est sur son lit, les jambes pliées sur son menton, les bras entourant ses jambes, une prostration qui pourrait faire penser à une catatonie (elle aurait une camisole de force que la posture ne serait pas pire). A la voir ainsi captive et sans être devin, tout nous porte à croire que dans sa tête se trouve un salmigondis de pensées torturantes.
Par précaution, nous avons un protocole spécial pour les risques suicidaires, surtout quand une récidive est probable. Dans la chambre verrouillée, il n’y a ni rideau, ni poignée de porte ou poignée de fenêtre. Elle n’a ni lacet, ni ceinture, ni bijou, rien en verre, pas de couteau. Le lavabo est rivé au sol comme le lit. La fenêtre est scellée, les toilettes sont monobloc... et comme si cela ne suffisait pas, elle est surveillée toutes les 2 heures pour vérifier qu’elle n'ourdit pas d’autolyse.
Évidemment, elle pourrait toujours se taper la tête contre les murs, mais cela n’est pas si efficace, on se blesse mais on ne se tue que si on réitère le geste, et pour cela il faut une certaine force que n’a manifestement pas Aliénor.
De toute manière, nous sommes nombreux, très présents et à l’écoute. On ne la lâche pas, et sa porte dispose d’un hublot incassable par lequel tous les soignants qui passent jettent un œil en plus de nos visites.
Oui, il s’agit bien d’une privation totale de liberté, une cage même pas dorée, tellement vide qu’elle résonne à nos paroles et à nos pas. Une cellule monastique rythmée de réveils (non pour nos visites mais pour les offices) serait plus agréable. Une prison exiguë (avec vue sur les miradors plutôt que le parking) pourrait être le modèle.
C’est un enfer pour un “bien portant” mais d’expérience, nous savons que les personnes ainsi enfermées ne protestent que si elles n’ont rien à faire là, auquel cas elles le font savoir ; cette véhémence, si elle existe, fait partie d’une aide au diagnostic.
Dans le cas d’Aliénor, elle s’en fiche. Elle n’est pas gênée d’être là, l’enfermement et la surveillance n’ont pas l'air de la déranger, elle ne revendique rien, en fait, elle ne dit rien du tout.
Aliénor ne nous regarde pas non plus, elle ne regarde pas par la fenêtre, elle ne regarde d’ailleurs rien ; son regard n’est pourtant pas vide, le peu qu’il nous ait été donné d’entrevoir entre les cheveux, est plutôt déterminé, elle n’a pas le regard à l’intérieur d’elle-même, elle a un regard plutôt frondeur même s’il est fugace (et rarissime parce qu’elle est plutôt dans l'évitement).
Nos premières tentatives de contact sont vaines, nulles et non avenues. Elle refuse de se lever en notre présence, elle refuse la nourriture, elle refuse les médicaments, elle va boire au robinet du lavabo de sa chambre et c'est tout.
Nous espérons malgré tout car au 3ème jour, Arielle, la jeune interne du service, a réussi à lui prendre la main sans qu’elle la retire (privilège de l'âge ou coup de chance), ce qui nous fait dire que ce n’est pas une catatonie, sinon elle ne se serait pas laissé faire.
Les jours suivants, Aglaé, une jeune stagiaire infirmière, lui propose une pomme qu’elle accepte et qu’elle mange (trognon compris), puis une deuxième qu’elle mange de la même façon, puis une part de tarte (toujours aux pommes) qu’elle dévore et avale presque sans la mâcher. Elle accepte même un jus de fruit (pour faire passer tout ça) ce qui nous permet de commencer un traitement en gouttes. Nous croyons voir le bout du tunnel. Tout le service crie à la victoire, on fredonne “ I will survive” dans les couloirs, seul le psychiatre reste pessimiste.
La semaine suivante, elle accepte de mettre une protection périodique car elle a ses menstruations (elle va même les changer seule). Arielle, l’interne, lui propose un verre de lait qu’elle boit d’une seule traite (avec les gouttes). En revanche, nous ne connaissons toujours pas le son de sa voix.
L’équipe est partante pour prendre le temps, nous croyons tous qu’Aliénor est sur le chemin du retour parmi nous.
Le chef de service préconise d’augmenter les gouttes de neuroleptiques (qu’elle prend d’ailleurs de mieux en mieux…) tout en nous demandant de redoubler de vigilance, car aller mieux peut la propulser vers un passage à l’acte. Nous entendons, mais nous sommes éblouis par nos avancées ; nous sommes fiers comme si nous avions atteint le Graal, et quel Graal !! Des compotes avalées en trois cuillères (toujours de pommes), un gant de toilette qu’elle se passe sur le visage, un changement de sous vêtement suffit à nous donner l’illusion d’une médaille d’or gagnée aux jeux olympiques, méritée de haute lutte après de valeureux efforts.
En attendant, toujours pas de mots, pas de regard, et une posture en chien de fusil ou d’escargot hivernant.
Il y eut un moment de grâce, car elle prit une douche. Ceci nous démontre (mais personne ne doutait) qu’Aliénor comprend parfaitement tout ce que nous lui demandons, car la douche étant à l’extérieur, Aglaé dut l’accompagner hors de sa chambre et l'aider dans les gestes d’hygiène. Une fois au propre, Arielle et Aglaé lui servirent un petit déjeuner copieux (qu’elle prit à la va vite en mangeant comme un goret) puis elle se remit en hibernation au fond de son lit, le drap sur la tête.
Pour l’équipe, c’est jour de fête, danse des Sioux dans la salle de pause, et tango avec le chariot de médicament.
En y repensant, manger ainsi comme un animal affamé, sans repère de bienséance et en postillonnant à tout va aurait dû nous alerter davantage.
Le lendemain matin, rien de neuf aux transmissions de nuit. Aliénor dort comme un bébé toutes les nuits et l’infirmière de nuit qui passe toutes les 2 heures la trouve endormie.
Je pars faire ma tournée accompagnée des soignants et du petit déjeuner. J’entre dans la chambre d’Aliénor avec l’idée de lui proposer un café (qu’elle a déjà accepté plusieurs fois). Je suis guillerette et déjà toute émoustillée par la future avancée du jour. Va-t-elle enfin parler (un bonjour serait parfait) ?, dévorer un croissant (je vois déjà le gras et les miettes jusque dans les trous de nez) ?, accepter un shampoing (le rêve !) ?
Je déverrouille la porte et à peine entrée, toute la scène me saisit d’un seul coup d'œil, Aliénor est assise par terre, le dos contre le lit, les yeux exorbités, le visage complètement bleu.
C’est une vision dantesque, et je reste incrédule quelques secondes de ce que je vois. Elle a réussi le tour de force d’avaler son drap. C’est bien son drap qui sort de sa bouche, elle en a avalé au moins 50 ou 60 centimètres. Elle a pris un coin et a enfourné, bourré jusqu’à parvenir à s’étouffer.
Les gestes nous reviennent : précipitation, vérification mais le visage bleu ne ment pas, elle est morte depuis une bonne heure. En la libérant de ce drap rugueux, cartonné d’amidon, le bruit de râpe et la bave sèche sont ignobles et m’arrachent une grimace. A ce moment précis, je me souviens parfaitement du goût de ma salive amère et métallique.
Je n’aurais jamais pu imaginer un tel désir de mourir, une telle volonté d'autodestruction, un tel besoin d’en finir jusqu’à parvenir à avaler, avaler et avaler encore ce tissu rêche, jusqu’à vaincre même le réflexe de tirer sur le drap. Cela en dit long sur ses tourments et l’emprise du mal qui la rongeait.
Elle avait dû attendre que l’infirmière de nuit parte juste après sa dernière visite pour fomenter cette horreur. Une pensée me surprend et me poursuit toujours même après toutes ces années : comment a-t-elle pu ne faire aucun bruit, comment a-t-elle pu se
taire en se tuant ?
Nous l’allongeons sur le lit. En fermant ses yeux qui nous regardent sans ciller, nous voyons pour la première fois son visage en entier, il était toujours caché par ses cheveux, et nous avons découvert en haut du front derrière sa frange un gros naevus gratté, dévasté, collé de sang comme si elle avait voulu le déterrer. Un délire avait bien été quelque part dans sa tête, mais nous n’y avons pas eu accès.
L’équipe parla longtemps d’Aliénor. Il fallut partager notre tristesse à coup d’heures de réunion et de pauses silencieuses pour nous apaiser. La mémoire, elle, est ancrée et intacte.