
Alfred
Alfred est un ancien militaire, il est en maison de retraite avec sa femme Alice, mais il ne souffre d’aucune morbidité, c’est par commodité et au vu de leur grand âge qu’ils ont fait ce choix.
Alfred était un athlète complet, classé au tennis et féru de sports d’adresse. Il passa toute sa retraite à courir les stades et grimper dans les gymnases. Dans sa chambre, une photo en témoigne : on le voit sauter par-dessus un banc où sont assises 2 personnes avec écrit au dos : “noter mon centre de gravité” et effectivement, son sens de l’équilibre, son assiette ont dû être remarquables.
Sa stature en impose car il est très grand et surtout il se tient droit, ce qui est rare pour un vieillard ; son dos à la même rectitude que son regard toujours calé sur son interlocuteur. Il nous fait souvent la leçon, taclant les fumeuses, les vapoteuses et les grignoteuses en promouvant l’hygiène de vie.
Aujourd'hui, il a 95 ans... et un bilboquet en bois très gros avec lequel il s’exerce toujours, ne manquant jamais de mettre la boule sur son support. On suppose que l'entraînement y est pour quelque chose mais son habileté semble étroitement liée à une autorité, une expérience de concentration, comme s’il ordonnait à la boule de rentrer dans le rang !
Il se met volontiers en scène, un rien fanfaron, campé sur ses deux pieds, le buste d’aplomb, centré sur l’objet et l'objectif. Nous le regardons faire avec respect... d’autant que nous avons tous échoué en ayant fait valser la carafe d’eau et valdinguer son réveil matin.
Depuis quelques jours, il déclare avoir “un coup de fatigue” ; il ne se plaint de rien (il ne se plaint jamais), mais nous dit se sentir faiblir. On suppose qu’il sent venir ses derniers jours, parce qu'après cette “déclaration” il se coucha... tout habillé, les mains sur sa poitrine, en pleine matinée ce qui était loin, mais alors très loin de ses habitudes.
On prend les constantes, on s’alarme mais lui, très calmement, demande qu’on appelle sa famille pour “venir dire au revoir” et… ferme les yeux.
Nous avons du mal à croire à cette fin de vie trop vite annoncée tout simplement parce qu’aucun indice ne vient la corroborer. Cependant nous respectons ce grand homme qui nous donne des leçons de vie au quotidien et nous obtempérons.
Sa petite fille vient avec son mari ainsi que quelques autres personnes qui défilent sur la journée. Ils ne sont pas étonnés par cette façon de faire “qui lui ressemble”.
En revanche, sa femme Alice est en état de choc, et semble au bord de l’implosion. Elle va et vient entre la salle de bain, les toilettes et la chambre, s’active pour des broutilles, tire la chasse, propose un verre d’eau et bougonne parce que le robinet fuit… Je tente vainement de l’apaiser en lui demandant de s’asseoir tranquillement.
Elle s'assoit mais ne tient pas en place et repart en guerre contre la chasse d’eau et son acolyte “le robinet qui fuit”, le tout accompagné d’une logorrhée angoissée.
Je me demande sérieusement comment nous allons parvenir à l’apaiser sans passer par une légère médication parce que je ne la vois pas accompagner son mari dans ces conditions.
C’est alors qu’Alfred ouvre les yeux, nous regarde, comme toujours bien droit et dit à sa femme d’une voix claire et péremptoire : “tu arrêtes maintenant, tu fermes les rideaux et tu te tais”. Il ajoute “je parle avec Albertine” et referme les yeux.
Je suis sidérée du ton que je trouve plutôt ferme pour un mourant. Quant à Alice, elle s’est statufiée (enfin), médusée non à cause de cette mise au point solennelle mais parce que leur fille Albertine est décédée depuis 30 ans. Elle s’assoit et se tait, coite, calmée pour de bon, absorbée et comme entrée en osmose avec ce lien familial réveillé.
Pour ma part, je tire les rideaux et les laisse en famille.
Alfred meurt au petit matin juste avant que le jour se lève. Alice n’a pas bougé de toute la nuit et n'a accepté qu’une boisson chaude.
Il est très fréquent que les mourants “voient” ou “discutent” avec des personnes décédées. Cela montre qu’il existe une barrière perméable entre la vie et la mort.
On soupçonne que ces perceptions facilitent le passage, un peu comme le ferait un objet transitionnel ou, dans ce cas, un sujet transitionnel. On ne peut, d'ailleurs, rêver meilleur départ et meilleur accueil que de voir un proche venir vous accompagner.
Il arrive qu’une personne sous morphine ait ce type d’hallucinations, il arrive qu’une personne rêve d’un proche défunt. Dans le cas d'Alfred, pas de morphine, pas d’hallucination, et si c’est un rêve, ce devait être un rêve drôlement éveillé. Ce qui m’a bouleversée est le ton docte, posé, appuyé et sonore, que n’ont d’ordinaire pas les personnes quelques heures avant de décéder.