
Adhémar
Adhémar a 98 ans et aucun trouble cognitif malgré son âge avancé. Il est chauve et a un cancer de la peau, il a subi de multiples petites chirurgies et sa peau est un circuit tout terrain ; un méandre de trous et de creux dues aux nombreuses ablations de parcelles contaminées. Son crâne est une carte géographique lunaire en plusieurs dimensions, la peau est grêlée, il manque le lobe d'une oreille, le pavillon de l’autre et une narine au nez. Quand on le voit pour la première fois, on le dirait atteint par la lèpre, et Annie notre lingère voulait traiter son linge avec un protocole spécial. Quant à Antoine qui écoutait la discussion que j'avais avec Annie pour la rassurer, j’ai “entendu” dans sa tête la petite musique des surnoms parasiter son esprit et j’ai immédiatement fait : “Tst, tst” en agitant l’index. Antoine a compris qu’Adhémar n’aurait pas de surnom.
Il a toute sa tête, mais il est totalement sourd, beaucoup trop pour bénéficier d’un appareillage et il a appris tant bien que mal à lire sur nos lèvres. Il marche à tout petits pas mais vite (j’ai souvent observé, chez les personnes âgées, cette urgence à avancer, tandis qu’ils ont tout leur temps !).
Comme beaucoup de vieillards, il a les yeux qui coulent (les canaux lacrymaux sont bouchés). Allez donc savoir pourquoi mais, chez lui, ces larmes le rendent craquant.
Toutes ces particularités, en plus du fait qu’il est foncièrement gentil, discret et souriant, nous ensorcellent. Sans s’en rendre compte et de façon naturelle, il fait appel à notre instinct maternel et d’ailleurs il se laisse embrasser comme du bon pain sur des joues rebondies (seule partie indemne). Nous ne sommes pas les seules tombées sous son charme, Bob le chat accompagne toutes les siestes d’Adhémar, lové au chaud au creux de son bras, le nez dans son cou.
Adhémar a perdu sa femme et n’a plus que sa fille Ambre. Celle-ci ne peut venir aussi souvent qu’elle le souhaite, car elle est toujours par monts et par vaux pour son métier.
Ceci étant, il ne s’ennuie pas, il lit beaucoup : le journal local, Libération, le Canard Enchaîné et Courrier International. Il a toujours une flopée de petites histoires croustillantes sur l’actualité à nous raconter :
Parce que vous n’avez pas le temps de vous informer, vous travaillez tellement.
Pour un “malentendant”, il est plutôt bavard ce qui est rare, il ne se laisse pas enfermer dans son handicap, et communique facilement quitte à utiliser son ardoise magique (les ardoises qu'utilisent les enfants avec un stylet et une gomme glissante). Quand je dis qu’il est craquant.
Il se dégrade très lentement ; chaque semaine voit arriver un geste qu’il ne peut plus faire, mais c’est insidieux pour tout le monde. Malgré tout, il commence à s’interroger :
- Je suis si vieux, je devrais être parti depuis longtemps non ?
Je lui demande alors s’il rêve (sur l’ardoise pour éviter de me casser la voix) et je vous en ai choisi deux parmi les rêves qu’il me raconte, tous suivent le même dessein.
- Je suis dans un train car je vais je ne sais pas où, et j’attends que le train parte mais il ne se décide pas, alors je descends pour aller me renseigner, on me dit qu’il va partir alors je remonte mais il ne part toujours pas, alors je descends et finalement il part, mais je ne suis pas dedans !
- Je suis en voiture avec mon père et j’arrive à un carrefour où j’ai la priorité mais je ne sais pas pourquoi, j’ai l'intuition qu’il faut que je m’arrête. Et bien m’en prend, parce qu’un bolide me passe sous le nez et on évite un terrible carambolage.
C’est ainsi que j’apprends qu’Adhémar ne va pas prendre le train tout de suite et ne va pas traverser tout de suite non plus. Il a besoin d’élaborer tranquillement son départ, il n’est pas prêt.
Quelques mois plus tard, c’est lui qui vient me voir pour me raconter un autre rêve. Entre temps, Adhémar a fait un bout de chemin dans sa tête :
- Comment ça se fait que le rêve reproduise exactement ce qui s’est passé à un moment de ma vie ?
Je lui fais signe que je ne sais pas et l’incite à poursuivre.
- J’ai rêvé de mon père ; c’était quand j’étais jeune, il m’avait donné un billet d’avion aller simple pour les Etats-Unis, en me disant que pour revenir il faudrait que je me paye moi même mon billet de retour.
Puis il ajoute :
- C’est bizarre de rêver ce qu’on a vécu, c’était difficile mais tellement excitant ! Un voyage vers l’inconnu, et en plus livré complètement à moi-même.
Adhémar à l’air d’avoir gardé un bon souvenir de cet événement de sa vie qui aurait pu être traumatisant. Je vois qu’il y songe avec nostalgie. Je pense qu’il a fait un grand pas avec cette idée de partir vers l’inconnu pour un voyage (cette fois) sans retour.
Le temps passe et Ambre veut l’emmener en week-end mais il se rend compte que ce n’est plus possible.
- Il faut lui dire que je ne peux plus faire les choses intimes tout seul, elle ne le sait pas, mais pour me coucher, j’ai besoin de votre aide.
Ambre est choquée car elle garde une image de son père intacte, comme si le temps n’avait pas prise sur lui. A défaut de week-end, elle emmène son père en promenade en voiture (et on l’aide à l’y hisser).
Le lendemain, il me dit :
- Ça y est, je lui ai dit.
”??” Gestuelle interrogative.
- Je lui ai dit ce que je voulais pour mon enterrement.
- C’est bien, et elle a dit quoi ?
- Oh ! On a juste fait le tour du lac.
C’est le problème avec les sourds, je n’ai pas su ce qu’avait dit Ambre mais j’ai appris qu’Adhémar avait fait un pas de géant.
Quelques jours plus tard, il me raconte l’un des derniers rêves qu’il aura fait :
- Je suis en voiture avec Ambre mais c’est moi qui conduit, On part en montagne, la route se rétrécit en montant alors je m’arrête parce que je veux continuer à pied dans un sentier qui part à flanc de coteau, et je lui laisse la voiture.
Et il ajoute :
- Mais quelle drôle d’idée de partir seul en montagne, c’est dangereux tout de même.
Un temps et puis :
- Figurez-vous que je n’avais même pas peur, c’est tellement beau.
Puis quelques jours avant son décès :
- J’ai rêvé que j’étais avec mon père, toujours en voiture, et j’ai ressenti un amour incroyable, ça enveloppait tout, je serais bien resté.
Suivre la préparation au départ à travers les rêves, donne plein d’indices sur l’état émotionnel de la personne, c’est une façon de tenir par la main, sans tenir la main ; c’est accompagner la pensée, grappiller des petits bouts de raisonnements, finir un puzzle. Nous n’étions pas là quand il est parti, mais c’était pendant sa sieste, et Bob veillait.